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Full text of "Lermontov (1814-1841)"

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LERMONTOV 

(1814-1841) 



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University of Illinois Urbana-Champaign 



http://www.archive.org/details/lermontov181418400lerm 



LES CENT CHEFS-D'ŒUVRE ETRANGL 



■Ma 



LERMONTOV 



(1814-1841) 



PAR 



LOUIS JOUSSERANDOT 

Bibliothécaire à la Sorbonne. 




PARIS 
LA RENAISSANCE DU LIVRE 

78. Boulevard Saint-Michel, 78 



01', 



o V5fc' 

LERMONTOV 



Le récit d'une vie si tôt brisée ne comporte pas beaucoup 
d'événements, mais il importe d'en marquer les étapes, afin 
de mieux comprendre cette âme de poète. 

Le père de Lermontov, Iouri Pétrovitch, était un ancien 
officier du Corps des Cadets qui, au moment de son mariage, 
vivait retiré du service dans son domaine de Kroptovka, 
gouvernement de Toula. Il était de fort petite noblesse et 
très peu fortuné. Il croyait descendre de l'illustre famille 
^écossaise des Lermont, dont l'un des membres, au xvn e siè- 
cle, avait émigré en Pologne, puis à Moscou ; mais sa genea- 
iogie n'était pas établie d'après des documents authentiques 
t incontestables. Comme il était assez beau garçon, il gagna 
e cœur d'une jeune fille rencontrée par hasard chez des 
oisins de campagne. La mère de la jeune fille fut très 
mécontente de cet amour, qui résista à toutes ses objurga- 
rptions. Le mariage se fit. 

«a- La jeune M me Lermontova ou Lermantova, comme le poète 

"^a longtemps orthographié son nom, était, elle, riche et de 

haute noblesse russe. Sa mère, M me Arseniéva, était née 

^Stolypina et fort orgueilleuse de son rang. Elle habitait un 

agnifique domaine, à Tarkhany, gouvernement de Penza. 

Elle était veuve et n'avait que sa fille, Marie. 

Installés d'abord à Tarkhany, les époux allèrent ensuite 
abiter Moscou. Ce fut dans cette ville que naquit, le 3 octo- 
bre 1814, Michel Iouriévitch, le futur poète. Du reste, bientôt 
Jles Lermontov revinrent à Tarkhany, car la jeune femme 
était d'une santé délicate et elle avait besoin de soins assidus. 
Le ménage ne fut pas heureux. Iouri Pétrovitch n'était 
========= 1 ================== 



1 



LERMONTOV. 



3-b 



LERMONTOV =========^^ 

pas, paraît-il, un méchant homme ; mais il était d'un carac- 
tère assez emporté. Sa femme, nerveuse et malade, avait 
éprouvé sans doute de son mariage bien des désillusions. La 
présence de la belle-mère dans le ménage n'était pas faite 
non plus pour adoucir les angles. Il y eut des scènes. Marie 
ne put supporter une situation si pénible et elle succomba, 
minée par la phtisie, alors que le petit Michel n'était encore 
âgé que de deux ans et cinq mois. 

Iouri Pétrovitch, après la mort de sa femme, se retira chez 
lui, à Kroptovka. Il réclama bientôt la présence de son fils ; 
mais sa belle-mère, qui, ayant perdu sa fille unique, avait 
rejeté sur son petit-fils toutes ses affections et tous ses espoirs, 
n'entendait pas le lâcher. Et alors s'engagea une lutte dans 
laquelle M me Arsénieva finit par triompher, ayant pour elle 
l'appui de l'opinion et l'avantage de la fortune. L'enfant fut 
enlevé à son père et ne put le voir que rarement, à la dérobée, 
Cette situation lamentable, pire que celle qui résulte d'un 
divorce, ne fut pas sans laisser des traces profondes dans la 
jeune âme de l'enfant. 

Quels furent les sentiments de Lermontov à l'égard de son 
père ? Il paraît certain, et ceci est à l'éloge de Iouri Pétro- 
vitch, qu'ils furent sincèrement affectueux. Il faut vraiment 
que cet ancien officier ait été, au fond, un brave homme, 
pour qu'un enfant, élevé dans une atmosphère de haine ou 
tout au moins de dédain à son égard, ait pu lui rendre, au 
moment de sa mort, ce touchant témoignage : « Affreux fut 
le destin du père et du fils, — vivre à part l'un de l'autre et 
mourir séparés, — et avoir le sort d'un proscrit étranger 
dans le pays dont on est citoyen ! — Du moins tu as rempli 
ta destinée, mon père ; — tu as eu la fin que tu désirais ; — 
plût à Dieu que j'eusse une fin calme comme la tienne, — 
moi qui fus la cause de toutes tes souffrances ! — Mais tu me 
pardonnes ! Suis-je coupable, — si des gens ont voulu étouffer 
dans mon âme — le feu divin qui, depuis le berceau, — 
brûlait en elle avec l'approbation du Créateur? — Pourtant 
leurs désirs ont été stériles ; — nous n'avons pas pu nous 
haïr l'un l'autre, — bien que tous deux nous fussions des 
victimes delà souffrance! — Ce n'est pas à moi de juger si 



— — == LERMONTOV 

tu fus coupable ou non !... » (I, 246, 1831.) Dans des Stances 
de la même époque, il dit : « Je suis fils du malheur. Mon 
père — ne connut pas le repos avant la fin ; — dans les 
larmes s'éteignit ma mère ; — après eux je restai seul, — 
hôte importun au banquet de la vie, — jeune branche poussée 
sur une souche sèche... » (I, 247.) Profond désenchantement 
chez ce jeune homme de dix-sept ans, où se mêlent assuré- 
ment un sincère amour pour ses parents et une aversion 
non déguisée pour le milieu dans lequel la destinée l'avait 
fait vivre. Ces documents, quoique à peu près uniques, en 
disent assez sur les causes vraies de l'incurable tristesse que 
le jeune poète manifesta dès ses premières années. A sa 
mère, dans ses cahiers de jeunesse, il donne encore ce gra- 
cieux souvenir, qui a pour nous l'intérêt de nous montrer 
l'éveil de la sensibilité artistique chez le poète, dès l'âge le 
plus tendre : « Quand j'avais trois ans, il y avait une chan- 
son qui me faisait pleurer : je ne peux pas m'en souvenir 
actuellement, mais je suis sûr que si je l'entendais, elle me 
ferait la même impression. C'était ma défunte mère qui la 
chantait. » 

A Tarkhany, chez sa grand'mère, l'enfant fut élevé en fils 
unique de famille riche, c'est-à-dire qu'il fut gâté, archi- 
gâté. Il faut relire la page où sont décrites, dans la Prin- 
cesse Ligovskaia, les années d'enfance de Sacha Arbénine. 
Ce fragment a assurément un caractère autobiographique. 
Michel, comme Sacha, était chétif et souvent malade, aussi 
était-il entouré de soins continuels. Les servantes, les nianias, 
les intendantes étaient absolument à son service : elles avaient 
l'ordre de se plier à toutes ses fantaisies. On ne réfrénait 
même pas ses colères ou ses caprices d'enfant, qui s'exerçaient 
sur les plantes du parc, quand ce n'était pas sur les malheu- 
reuses poules de la basse-cour, à qui il pouvait impunément 
casser les pattes. En même temps, son imagination s'éveil- 
lait. Il écoutait, des heures durant, les récits fantastiques des 
servantes, des contes de brigands, remplis d'aventures extraor- 
dinaires et terribles, et il se mettait à rêver : « A six ans il 
contemplait le couchant semé de nuages pourpres, et une 
douceur inexplicable pénétrait son âme quand la pleine lune 
= 3 _— - = 



LERMONTOV ========^^ 

donnait, par la fenêtre, sur son lit d'enfant ». Et quand il 
était malade : « Durant ses fatigantes insomnies, Sacha, 
étouffant sur son oreiller brûlant, s'était accoutumé à vaincre 
les douleurs du corps en se laissant emporter par les rêves 
de l'âme. Il s'imaginait être un brigand de la Volga qui fend 
les flots bleus et glacés, qui marche à l'ombre des forêts 
profondes, parmi les clameurs du champ de bataille, au 
bruit des chansons guerrières, au milieu des sifflements de 
la tempête... » Le poète, dès ses plus tendres années, faisait 
provision d'idées, de sensations et de couleurs. 

La première fois que Michel quitta Tarkhany, ce fut pour 
visiter un pays qu'il devait revoir souvent dans la suite et 
qui eut sur le développement de son talent une profonde 
influence. Sa grand'mère, toujours inquiète au sujet de sa 
santé, conduisit à plusieurs reprises son petit-fils aux eaux 
du Caucase, où ses parents, les Stolypine, possédaient un 
domaine, près de Piatigorsk. Ce fut là qu'en 1825 — il avait 
onze ans — il fit chez ses cousines la connaissance d'une 
petite fille de neuf ans. Il avoue lui-même qu'il l'aima 
d'amour. Enfantillage ou précocité extraordinaire? Ce qui 
est certain, c'est que, de ce premier contact avec une nature 
grandiose *et sauvage, il remporta, à défaut d'impressions 
amoureuses, une ample moisson d'images, de récits de com- 
bats, de traits farouches qui enchantèrent son imagination 
et restèrent pour toujours graves en lui. 

Cependant l'éducation de l'enfant se poursuivait. Le 
moment vint où on dut lui donner un précepteur. On sait 
ce qu'étaient en général les précepteurs à cette époque dans 
les riches familles russes. Tour à tour on vit passer dans la 
maison un Grec, un ancien officier de la Garde Impériale 
nommé Canet, qui avait été fait prisonnier en 1812 et était 
resté en Russie, un juif allemand du nom de Lévy, un certain 
Gendroz, ancien émigré, d'âge avancé, qui avait traversé les 
scènes de la Terreur, si toutefois il est permis de le recon- 
naître sous certains des traits du marquis de Tess de Sachka 
(str. LXXV). A Gendroz, qui mourut dans la maison, on 
donna pour successeur l'Anglais Windson. Auprès de ces 
divers maîtres, Michel Iouriévitch recueillit, sinon des con- 
, 4 = 



LERMONTOV 

naissances positives, du moins nombre de récits et d'anec- 
dotes dont plusieurs ne furent pas perdus pour lui. Il s'initia 
aussi, tant bien que mal, à la connaissance des langues et 
des littératures française, allemande et anglaise. 

M me Arseniéva, dès 1827, était venue, avec son petit-fils, 
s'installer à Moscou. En 1828, Michel, pour achever son 
éducation, fut confié à la Pension noble de l'Université. Les 
études y étaient surtout littéraires. L'adolescent s'y trouva 
dans un milieu qui correspondait entièrement à ses goûts. 
Il y commença à écrire sous la direction et avec les encou- 
ragements de son maître, A. Merzliakov, poète et critique 
distingué, traducteur en vers russes de la Jérusalem déli- 
vrée. L'influence d'un pareil professeur fut grande et durable. 
Evidemment il apprit au jeune poète son métier ; en même 
temps qu'il l'initiait à la littérature russe, il lui commu- 
niqua le goût des chansons populaires dont il avait fait une 
étude particulière. Il faut croire que la trace laissée par 
lui dans l'esprit de l'adolescent fut bien profonde, puisque 
plus tard, lors de l'affaire de la pièce sur la mort de Pouch- 
kine, M me Arsénieva s'écria, dit-on : « J'avais bien besoin, 
pour mon malheur, de prendre Merzliakov comme profes- 
seur de littérature pour Micha ! Voilà où il l'a conduit ! » 

Pendant ce séjour à la Pension noble, Michel eut souvent 
l'occasion de se rencontrer avec son père. Le jeune homme 
allait avoir bientôt seize ans, âge auquel il était convenu 
qu'il retournerait définitivement auprès de lui. Mais il n'en 
fut pas ainsi. Des débats nouveaux, dont Michel était l'enjeu, 
s'élevèrent entre le gendre et la belle-mère. Celle-ci eut à la 
fin gain de cause. La mort de Iouri Pétrovitch donna seule 
un dénouement à cette pénible situation. 

Par ordre de l'empereur, la Pension noble avait été 
fermée dans les premiers mois de 1830. Le jeune homme 
demanda alors à être admis à l'Université et se prépara à 
passer l'examen d'entrée. En attendant, il alla passer l'été 
dans la propriété de M me Stolypina, à Srédnikovo, près de 
Moscou. Il s'y rencontra avec plusieurs personnes de sa 
famille, des jeunes filles avec lesquelles il entretint ensuite 
une correspondance fidèle, en particulier les deux soeurs 
= 5 = 



LÊ£MOttTOtf — - - — 

LopOukhinà, Marié et Barbe. Barbe lui inspira un amour qui 
fut profond et durable, qui survécut à toutes les épreuves 
et dont plusieurs de ses poésies, comme nous verrons, sont 
assurément imprégnées. Par une sorte d'affectation peut-être 
ou par délicatesse, il s'est ingénié à dissimuler ses sentiments, 
que beaucoup d'indices cependant révèlent. 

Le 1 er septembre 1830, le jeune homme entra à l'Univer- 
sité. À Moscou bien des idées nouvelles fermentaient alors. 
Occidentaux et Slavophiles rompaient des lances dans les 
revues. La jeunesse des écoles, avec Biélinski, Stankiévitch, 
Herzen à sa tête, discutait avec passion. Lermontov resta à 
l'écart de ces luttes. Ses professeurs ne semblent pas non 
plus avoir retenu son attention. Taciturne, froid et réservé, 
il tint à distance ses camarades. Du reste il avait dans son 
aspect physique quelque chose qui éloignait les sympathies. 
C'étaient ses yeux surtout qui étaient étranges, grands, 
brillants et noirs comme du charbon. Tous ceux qui l'ont 
approché ont été impressionnés par ce regard. 

Le séjour de Lermontov à l'Université de Moscou ne fut pas 
de longue durée. Pour dès raisons restées peu connues, il là 
quitta le 1 er juin 1831. Il tenta alors d'entrer à Celle de Saint- 
Pétersbourg, mais on refusa de faire compter pour sa scola- 
rité le temps de son séjour à Moscou. Il lui fallait recom- 
mencer toutes ses études. Malgré sa grand'mère et saisi par 
le désir de mener enfin une vie active, il se décida à laisser 
les livres pour embrasser la carrière des armes. En 1832, il 
entra à l'École des Porte-enseigne et des Junkers de cava- 
lerie, ce qui lui donnait la possibilité de devenir, en deux 
ans, officier dans la Garde. 

Cependant, les années de Moscou n'avaient pas été perdues 
pour Lermontov. Il avait beaucoup écrit et dans ces poésies 
de 1830 et 1831, en même temps qu'on trouve en germe la 
plupart des thèmes poétiques, des images et des idées qu'il 
développera dans la suite, on a un fidèle reflet de ce 
qu'était alors la sensibilité du poète. L'impression qu'elles 
laissent est celle d'une incurable tristesse, d'un désenchan- 
tement profond. A côté de l'expression d'un indomptable 
orgueil revient souvent le pressentiment d'une fin préma- 
^ = 6 == 



— • -■■.- LERMONTOV 

turée, souvent même apparaissent des idées de suicide. Sans 
doute, dans ces pièces, il y a à faire la part de la mode du 
temps et à tenir compte de l'imitation de Byron, qui était 
aussi tyrannique à Moscou qu'à Paris ; il n'en est pas moins 
vrai qu'elles témoignent d'une très grande détresse morale. 
Ce jeune homme, qui avait toujours été d'une santé délicate, 
subissait alors une crise de croissance, qui le livra à une 
neurasthénie dont il ne s'est, pour ainsi dire, jamais guéri. 

Cet état de dépression nerveuse, en tout cas, fut loin de 
nuire à sa production littéraire. En plus de très nombreuses 
pièces de vers, pendant ces deux années, il compose plu- 
sieurs drames de couleur sombre et d'allure ultra-roman- 
tique, où se décèle l'imitation de Schiller et de Lessing : les 
Espagnols (1830), Menschen und Leidenschaften (1830), 
l'Homme étrange (1831). I! multiplie les poèmes : la Lithua- 
nienne (1830), la Confession (1830), Azraïl (1831), l'Ange de 
la mort (1831), Kally (1831), l'Aoul de Bastoundji (1831), 
Izmaïl-Bey (1832). Il esquisse le Démon. Il compose un 
roman, Vadim, qu'il n'achèvera pas et dont il dit lui-même 
que c'est une « œuvre de désespoir » : parfait modèle du 
genre « forcené », dont le héros est un amalgame curieux 
de HaU d'Islande et de Quasimodo. Plusieurs des œuvres 
qu'il écrit alors seront reprises ensuite sous une forme plus 
achevée. 

Michel Iouriévitch n'était guère fait pour la carrière mili- 
taire. Dès les premiers jours de son entrée à l'Ecole des 
Porte-Enseigne, il confiait à Marie Lôpoukhina le peu 
d'enthousiasme que lui inspirait son nouveau métier. Il 
avait voulu goûter d'une vie plus libre, s'émanciper sans 
doute de la sollicitude tatillonne de sa grand'mère, mais il 
se heurtait maintenant à une autre servitude, la discipline 
militaire, les exigences du service, la nécessité de se plier 
aux habitudes de l'esprit de corps, une grossièreté de mœurs 
à laquelle il n'était point habitué. Il devait accepter les 
brimades, partager les plaisanteries et les jeux de ses 
camarades, faire la fête et boire avec eux. Au témoignage 
de ceux qui l'ont connu alors, son caractère se modifia dans 
ce milieu nouveau. A sa tristesse naturelle se joignit le 



LERMONTOV 

penchant à la raillerie. Il se moquait de tout le monde, de 
ses supérieurs comme de ses égaux ; il ne s'épargnait pas 
lui-même. Il était assez laid, petit de taille et large d'épaules, 
et comme c'était l'habitude à l'Ecole de se donner des 
surnoms, de même que son cousin Stolypine n'était pas 
appelé autrement que Mongo, lui-même s'affubla du nom de 
Mayeux, d'après le type parisien alors célèbre. Il dessinait 
aussi avec habileté et multipliait les caricatures. Ce goût lui 
fut funeste : il lui coûta la vie à vingt-sept ans. 

Il écrivit peu pendant cette période. La vie active et 
passablement dissipée qu'il menait alors ne lui laissait pas 
probablement beaucoup de loisirs. Quelques petits poèmes, 
écrits d'une plume alerte : la Uhlane, Une fête à Peterhof, 
et qui firent scandale, sont les seuls témoignages de son 
activité littéraire. Ils indiquent en tout cas que le jeune 
désespéré s'était repris à la vie. Il était devenu homme de 
plaisir et était fort répandu dans la société, la bonne et la 
mauvaise. 

Malgré tout, son séjour à l'École des Porte-enseigne ne 
lui laissa pas d'excellents souvenirs, et en décembre 1834 il 
parle à sa confidente, Marie Lopoukhina, des « deux terribles 
années » qu'il vient de passer. Un pareil aveu peut nous 
suffire. 

Le 25 novembre 1834, Lermontov fut nommé cornette 
aux hussards de la Garde à Tsarskoé-Sélo. Ce fut pour lui 
le début d'une existence brillante qui se prolongea jusqu'à 
la fin de 1836. Les salons s'ouvrirent devant le jeune 
officier, pas tous cependant, car il était, par son père, de 
très petite noblesse. Il souffrit du dédain de certaines fa- 
milles haut placées et il n'oublia pas ses rancunes. Malgré 
tout, il se fit une place dans le monde et y multiplia les 
relations. Il eut aussi certaines intrigues amoureuses, au 
cours desquelles il eut le tort de ne pas toujours se conduire 
en parfait gentleman. 

Cette courte période fut féconde pour les lettres. Il achève 
Sachka, poème composé à l'imitation de YOniéguine de 
Pouchkine. Il écrit la Caissière (1836). Il publie Khadji 
l'Abrek, écrit précédemment, dans la Bibliothèque pour la 



LERMONTOV 

lecture. Il compose le Boiar Orcha (1835), adaptation russe 
d'une sombre histoire orientale, puis le drame romantique 
le Bal masqué (1835), la meilleure de ses pièces de théâtre 
et la seule qui ait été représentée (en 1859). Nous ne men- 
tionnons pas les pièces qui se trouvent dans notre recueil. 

La mort tragique de Pouchkine, en janvier 1837, eut pour 
effet un changement soudain dans la destinée du poète. La 
pièce qu'il composa à cette occasion, où il se faisait le porte- 
parole de l'opinion publique, mais où l'indignation s'expri- 
mait avec violence, provoqua parmi les hautes classes de la 
société un scandale inouï. L'empereur, d'abord enclin à 
l'indulgence, dut sévir. Le coupable fut connu, grâce à une 
indiscrétion de son ami Raievski et, comme punition, 
envoyé dans un régiment de dragons qui tenait garnison au 
Caucase. 

Il ne devait y rester que jusqu'à l'automne de la même 
année 1837 et ce court séjour dans un pays, qu'il avait déjà 
visité dans ses jeunes années et qui l'enchantait, ne fut en 
somme pour lui qu'un voyage d'agrément au cours duquel 
il fit une ample provision de pittoresque. Il se rendit d'abord 
au port de Tamane, d'où il devait gagner par mer Guélend- 
jik. Une expédition devait être organisée contre les monta- 
gnards ; mais il semble bien que le temps du jeune officier 
se passa bien plutôt à faire des excursions dans la montagne. 
Il traverse les gorges fameuses du Darial et fait l'ascension 
de la Krestovaia, au point culminant du col qui fait commu- 
niquer les deux vallées du Terek et de l'Aragva. Il séjourne 
ensuite aux eaux de Piatigorsk. Le 11 octobre, il est trans- 
féré au régiment de la Garde qui tient garnison à Novgorod - 
Véliki. Mais il ne se presse pas de rejoindre son poste et 
s'attarde une partie de l'hiver à Stavropol.où il se lie avec 
d'anciens décembristes et connaît l'original docteur Mayer, 
le prototype du Verner de la Pjincesse Mary. 

Pendant ce temps, il n'a pas cessé de travailler. Il achève 
le Chant de Kalachnikov et commence à mettre en oeuvre 
les matériaux qu'il vient de recueillir, en ébauchant Bêla et 
le Fataliste et en plaçant définitivement son Démon dans 
le cadre grandiose et somptueux du Caucase. 
— — ~ 9 — < 



LERMONTOV — — — - - ■ • — — -• 

Il avait réjoint son régiment de Novgorod au mois de 
février 1838 ; mais bientôt, grâce aux démarches de sa 
grand'mère, il pouvait obtenir d'être transféré aux hussards 
de la Garde à Pétersbourg. 

Dans la capitale, malgré les distractions de toute sorte 
qui ne lui manquent pas, nialgré ses succès mondains, il est 
repris de sa mélancolie. « Il faut vous dire, écrit-il à Marie 
Lopoukhina, que je suis le plus malheureux dés hommes, et 
vous me croirez quand vous saurez que je vais chaque jour 
au bal; je suis lance dans le grand monde. Pendant un mois, 
j'ai été à la mode : on se m'arrachait (sic). C'est franc 
au moins. Tout ce monde que j'ai injurié dans mes vers se 
plaît à m'entourer de flatteries, les plus jolies femmes me de- 
mandent des Vers... Néanmoins je m'ennuie... » (en français). 
Du temps avait passé depuis l'époque où certains salons se 
fermaient devant lui. Le fils de Iouri Pétrovitch était devenu 
célèbre et on lui faisait fête. Ce n'était pas une raison cepen- 
dant pour que Lermontov se réconciliât avec ce monde qu'il 
détestait. Bien au contraire, il semble qu'il l'ait pris davan- 
tage en aversion. Et Ton voit sa bile s'épancher dans des 
oeuvres comme Douma, ou comme Ce Premier Janvier qui 
souleva des colères et lui fit dès ennemis irréconciliables. 
D'ailleurs d'autres causes de chagrin, d'une nature plus 
intime, n'étaient pas pour dissiper sa tristesse. Barbe 
Lopoukhina, le grand amour de sa vie, s'était fiancée, puis 
mariée à Bakhmétiev. Le poète en éprouva un profond 
déchirement, dont on trouve l'écho dans le poème de 
Sachka. 

Ivan Tourguénev vit Lermontov à peu près vers le même 
temps et il est intéressant de noter ici les traits de cette 
physionomie, qu'il a fixés dans ses Souvenirs littéraires, 
« Dans son extérieur, écrit-il, il y avait quelque chose de 
sinistre et de tragique; une force ténébreuse et méchante, 
un air de mélancolique dédain, la passion émanaient de sa 
face basanée, de ses grands yeux sombres et fixes. Leur regard 
lourd contrastait étrangement avec la moue presque enfan- 
tine de ses lèvres très fraîches. Tout son aspect physique, 
sa petite taille, ses jambes arquées, cette grosse tête sur des 
— 10 = 



— ■ ■ - - — — ^= LERMONTOV 

épaules larges et voûtées produisaient une impression 
désagréable ; mais on sentait tout de suite qu'il y avait là 
une force. On sait que, jusqu'à un certain point, il s'est 
représenté sous les traits de Pétchorine. Ce détail : « Ses 
« yeux ne riaient pas quand il riait... » s'appliquait réellement 
à lui... »(Chap. III, Gogol.) Ce portrait, fortement buriné par 
un Observateur à l'œil pénétrant, est à retenir. 

Un nouvel incident va jeter, pour la seconde fois, 
Lermontov dans la vie errante. Un jour, probablement au 
sujet d'une rivalité d'amour, une altercation se produit 
entre le poète et le fils de l'ambassadeur de France, M. de 
Barante. Une rencontre a lieu, dont Lermontov se tire avec 
une égratignure. Mais l'affaire fait scandale. Ce sont les 
arrêts pour le jeune officier , puis, comme, au lieu de se tenir 
coi, il aggrave son cas en s'en prenant une seconde fois à 
Barante, on décide son exil. Le 15 avril 1840, il se met de 
nouveau en route pour le Caucase. 

Cette fois-ci, l'affaire devait avoir, au point de vue mili- 
taire, de plus sérieuses conséquences. A peine arrivé là-bas, 
Michel Iouriévitch dut prendre part à une expédition contre 
les Tchétchènes. Pour la première fois il vit le feu, dans 
une rencontre avec ces montagnards, sur les bords de la 
petite rivière du Valérik. « ...Tous les jours nous avions 
des engagements, écrit-il à son ami Alexis Lopoukhine au 
mois de septembre : nous en avons eu un assez sérieux qui 
a duré six heures... Figure-toi que dans le ravin où la tête 
s'est donnée, une heure après l'affaire, la rivière exhalait une 
odeur de sang... » (en français). Le spectacle du combat, la 
vue des morts, les cris des blessés, 1' « odeur du sang », tout 
cela agit fortement sur ses nerfs. lia fait le récitde la campa- 
gne, où d'ailleurs il se conduisit avec bravoure, dans le petit 
poème intitulé Valérik. Le ton en est plein d'alacrité et d'en- 
train, chose rare chez noire poète, malgré les scènes d'horreur 
guerrière qui y sont décrites . Dans plusieurs autres pièces 
également il a évoqué les mêmes tableaux. 

Dès la fin de juillet 1840 il prend les eaux à Piatigorsk. 
Il pense sérieusement à démissionner et se décide à deman- 
der un congé. Il s'attarde à Stavropol une partie de l'hiver 

=== - ~^=r . 11 — ~ == 



LERMONTOV ■ - ■ = 

1840-1841 et ce n'est qu'au commencement de février qu'il 
est de retour à Saint-Pétersbourg. 

Il y arrivait, accompagné d'une renommée littéraire 
qu'augmentait encore le prestige des armes. Le premier 
recueil de ses poésies, encore bien incomplet, avait paru en 
août 1840 et avait été salué avec enthousiasme par le 
célèbre critique Biélinski. Au début de 1841, sous le titre 
commun de Un héros de notre temps, Lermontov avait 
publié une série de nouvelles, dont la plupart avaient déjà 
été accueillies dans les revues. Cependant son talent mûrit. 
Son art, si étudié, atteint réellement sa plénitude dans les 
pièces de 1841. Il écrit le Conte pour les enfants, contre- 
partie curieuse du Démon, malheureusement inachevé. Le 
poète, en même temps, est fêté dans les salons de la capitale. 
Il fréquente en particulier chez les Karamzine, où il fait la 
connaissance de Mme Smirnova et de la comtesse Eudoxie 
Rostopchine. Sa mélancolie semble s'être dissipée. Il prend 
goût aux amusements de cette société brillante. Plusieurs 
de ses poésies de cette époque témoignent de l'heureuse 
guérison qui s'annonce. L'apaisement et le calme descendent 
dans cette âme orageuse. Relisons ces quelques lignes de la 
notice qu'Eudoxie Rostopchine envoya à Alexandre Dumas : 
« C'est à cette époque [début de 1841] que je fis la connais- 
sance personnelle de Lermontof et que deux jours suffirent 
à nous lier d'amitié... Nous appartenions à la même coterie, 
nous nous rencontrions donc sans cesse et du matin au soir ; 
ce qui acheva de nous mettre en confiance, c'est que je lui ré- 
vélai tout ce que je savais des méfaits de sa jeunesse, de sorte 
qu'après en avoir ri ensemble, nous fûmes tout à coup comme 
si nous nous étions connus depuis ce temps-là. Les trois 
mois que Lermontof passa à cette époque dans la capitale 
furent, je crois, les trois mois les plus heureux et les plus 
brillants de sa vie. Fêté dans le monde, aimé, choyé dans 
le cercle de ses intimes, il faisait quelques beaux vers le 
matin et venait nous les lire le soir. Son humeur joviale se 
réveillait dans cette sphère amie ; tous les jours, il inven- 
tait une niche ou une plaisanterie quelconque, et nous pas- 
sions des heures entières dans de fous rires, grâce à sa verve 
12 -^ ■ = 



LERMONTOV 

intarissable. » (Le Caucase, t. II, p. 255.) Heureux change- 
ment à vue dans le caractère de notre poète, mais où 
persistent néanmoins quelques traits anciens, notamment 
l'humeur railleuse qui, hélas! lui fut fatale. 

Mais il était dit que Lermontov ne pouvait rester en place 
ni goûter longtemps un bonheur calme. Le jeune officier 
insiste à nouveau pour qu'on accepte sa démission. Il a 
manifestement des ennemis à la Cour qui le desservent ; on 
refuse sa démission, on refuse même de lui décerner le 
sabre d'honneur que le général Grabbe, son ancien chef au 
Caucase, a demandé pour lui. Irrité d'autres affronts encore, 
sa bile s'échauffe et il lance l'invective connue : « Adieu, 
Russie à peine débarbouillée, — pays d'esclaves, pays de 
maîtres, — et vous, uniformes bleus, — et toi, peuple à leur 
service. — Peut-être, par delà les crêtes du Caucase, — serai- 
je à l'abri de tes pachas, — de leurs yeux qui voient tout, — 
de leurs oreilles qui entendent tout. » (I, 275.) Lermontov 
eut satisfaction. Brusquement, il reçut l'ordre de rejoindre 
son régiment à Choura, au Caucase. 

En avril-mai 1841, il se met en route, en compagnie de 
son cousin Mongo-Stolypine. Mais ils prennent le chemin 
des écoliers. Après un arrêt à Stavropol, ils se rendent à 
Piatigorsk, où ils trouvent joyeuse société ; ils y prolongent 
leur séjour, sous le prétexte de prendre les eaux. Lermontov 
rencontre là un vieil ami à lui, Martynov, « Martychka », 
comme il l'appelle. On s'amuse beaucoup. On se réunit 
notamment chez le général-lieutenant Verziline, où l'on 
retrouvait plusieurs jeunes filles rieuses et coquettes. L'ami 
Martynov était sans doute assez fat, portant beau ; peut-être 
prêtait-il au ridicule; il avait, en tout cas, le tort de parader 
toujours, dans les rues, dans les salons, avec un grand 
poignard. Lermontov, naturellement moqueur, se mit à le 
plaisanter. C'étaient à chaque instant des « Monsieur le 
Poignard », des « le Sauvage au grand poignard ». Des 
caricatures ensuite coururent, dont notre poète était l'auteur 
et au bas desquelles on lisait des légendes dans ce goût: 
« Monsieur le Poignard faisant son entrée à Piatigorsk ». La 
plaisanterie était bonne ; mais à la fin on s'en fâcha et ce 
- = 13 ^s = 



LERMONTOV - . .. 

qui devait arriver arriva. Une belle nuit de juillet, à un 
bal chez les Verziline, les deux amis se querellèrent. 
L'issue de l'altercation ne pouvait pas être douteuse. On fit 
en vain ce qu'on put pour empêcher le duel. Les deux adver- 
saires se rencontrèrent au pied du Macho uk, entre Karas 
et Piatigorsk. Il faisait un orage terrible. A la première 
balle, Lermontov tomba, tuéraide. 

Stolypine resta seul auprès du cadavre, qui fut ensuite 
transporté à Piatigorsk. Quelque temps après, M me Arsé- 
nieva fit transférer les restes de son petit-fils à Tarkhany 
où ils reposent depuis. 



Le récit de la vie de Lermontov, et plus encore la lecture 
de ses œuvres, nous permettent de lire dans son âme. Ce 
qu'on peut dire d'abord, c'est que, malgré les apparences, la 
vie, dès ses plus tendres années, ne lui a pas été douce. 
Assurément, par sa fortune et sa situation dans le monde, 
il a été un des privilégies du sort. Mais il était né chétif 
et malingre et il avait à supporter probablement de redou- 
tables hérédités morbides. Ajoutons que, de bonne heure, il 
a eu les yeux ouverts sur la vie et n'y a trouvé aucun 
sujet de joie. Il a souffert delà situation de son père, dont il 
était séparé ; il a souffert des soins tyranniques qui l'entou- 
raient; il a souffert de sentir que l'existence le décevrait, 
que les rêveries folles de son enfance s'évanouiraient en 
face de la réalité ; il a souffert de sa propre précocité de 
cceur et d'esprit. « J'ai vécu, j'ai mûri trop tôt», écrit-il en 
français à Marie Lopoukhiua. Son imagination a été hantée 
par cette image d'un fruit précoce, condamné à se flétrir 
bientôt, sans pouvoir jamais atteindre son plein développe- 
ment. Et, de très bonne heure, il a senti qu'il était atteint aux 
sources mêmes de la vie et qu'il mourrait jeune. Ce fut chez 
lui comme une idée fixe. Il sait qu'il mourra jeune et — pré- 
cision redoutable — de mort violente. 

Ici on touche aux régions troubles de l'esprit. A-t-il eu 
réellement la prescience de sa fin ? Ce sont là des choses 
- =. ===== 14 



LERMONTOV 

sur lesquelles on ne peut se pronom er. mais qui a\ 
vivement frappé des philosophes comme Vladimir Solovicv. 
La conclusion qu'en et, en tout cas, en droit de tirer. 
que, pendant sa courte vie, il a cte s . 
à une tristesse incurable. L'amour même ne lui a pre 
que de courtes joies, et s'il a connu un ^rand attachement 
qui eût pu lui donner le bonheur, il u 'en a eu que le v.iiu 
mirage, puisqu'il ne lui fut pas épargne la douleur de 
un autre | lie à qui allaient ses r. , 

e, après cela, a ceux qui ne vont pas au fond .1 
d'evpliqiu r par 1 imitation de Byron le U 

des poc^u s de :ns a 

propos, s il a imite 1 allais, pas Meurs 

. 
ual qu'il portait ^n lin-nw 
Cet;, \ qui avait sa source principale dans une 

profo i.ait natu. cil- :UH ni en Lcimo;, 

un orgueil exti i ace, à 

i qu'à sa fauta lui touU 

Volontés, ayant eu d 'ailleurs de très bonne heure la r- | 
tion intime de son ^eme. '. ioritc sur ceux qui 

touraieut. a aucun nioin nt il g m plutôt, 

il le: i 

L'orgueil chez lui sexprinu aime 

.u'ii .s un i ,i,n d-- | --..i- l ducs 

deLe; 
sans - 

:res écossais. De l'orteil, il y en a d.i 
pour le monde qui l'entoure, dans ses invectives contre la 

y eu a pc : tection qu ';! a: : 

pour son pauv: ; hanic par la 

figure du Dem ui, o- prototype de l'orgueil. On peut le 
dire, toutes les figurei qu "d imagina portent la tare du Déchu. 
depuis Vadim jusqu'au Novuc de Mtsvn et a Pétchorinc. 
C'est ainsi que 1 écrivain eu vint a se composer, dans ce 
monde très civilisé et très artificiel, une attitude de révolte 
et presque de sauvage. Si l'on croit aux survivances des 
instincts, on peut supposer que ses aïeux, soit écossais, soit 

15 



LERMONTOV — . . -* ■ 

russes, lui ont transmis l'âme primitive des outlaws ou des 
brigands des steppes. Que ce soit dans les poésies où il 
attaque la société de son temps ou dans le somptueux poème 
de Mtsyri, cet esprit de révolte s'exprime avec une force 
telle qu'elle a pu faire illusion à certains esprits prévenus 
ou peu clairvoyants, qui ont — assez gratuitement — rangé 
Lermontov parmi les écrivains révolutionnaires. En tout 
cas, on peut trouver dans cette disposition naturelle la source 
de ce goût si prononcé pour la déclamation et la rhétorique , 
qui l'apparente à un Auguste Barbier, par exemple. 

Le satirique a le ricanement facile ; il a aussi la saillie un 
peu acre qui déchaîne le rire. Lermontov était, paraît-il, sou- 
vent très gai en société. Assurément il ne pouvait pas tou- 
jours garder l'air sombre et fatal. Etait-ce chez lui gaieté 
franche ? On a vu qu'il aimait à se moquer des autres et 
de lui-même. Cette gaieté semble bien plutôt avoir tenu du 
ricanement obstiné du bossu (il l'était presque) que du rire 
de l'homme sain et jeune. La plaisanterie, fort peu spiri- 
tuelle, qu'il s'est permise avec Martynov et qui a causé sa 
mort, a été prolongée bien au delà des limites permises. Les 
biographes mentionnent de sa part un certain nombre de 
facéties qui ne prouvaient guère de l'esprit et qui faisaient 
assurément 'de lui un homme assez désagréable en société ; 
aussi eut-il beaucoup d'ennemis. 

La connaissance du caractère de Lermontov est indispen- 
sable à l'intelligence de sa nature d'artiste. Aucun écrivain 
ne fut plus subjectif que lui. Les sources de son lyrisme, 
comme de son éloquence et de sa verve, sont au plus pro- 
fond de ses sentiments intimes. Aucune même des créations 
de son imagination qui n'emprunte à lui-même sa forme ou 
ses traits généraux. Et son âme d'artiste, de même qu'elle 
ressent très vivement les peines et les joies, de même, en 
face des spectacles de la nature, réagit très vivement. Les 
sons déjà, voix humaine ou harmonies musicales, ont sur 
elle comme un pouvoir magique. Les odeurs et les couleurs 
ont aussi en elle des correspondances profondes. Le poète a 
goûté le charme de la nature russe, la mélancolie des parcs, 
des allées, des étangs, de la vieille maison seigneuriale, les 
• . — - - = 16 ■■ = 



LERMONTOV 



spectacles aussi les plus simples de la vie rurale. Cependant 
il a fallu le cadre grandiose du Caucase pour éveiller 
entièrement sa sensibilité artistique. Dès l'instant où il l'a 
eu devant le regard, il en a compris le sens et la grandeur, 
et il l'a traduit sous la forme du symbole, presque du mythe. 
Il a conçu ces montagnes, ces fleuves, ces rochers, ces forêts 
comme des êtres qui vivent, pensent, souffrent à côte de 
l'homme, hostiles à l'homme bien souvent, quelquefois ses 
amis. 

Cette interprétation artistique (non philosophique, car il 
ne peut être question ici de panthéisme) des forces et des 
tableaux de la nature a peut-être ete suggérée à notre auteur 
par certaines pièces de V. Hugo ; il n'en a pas moins 
tiré des effets absolument nouveaux et puissants. Les nuages, 
par exemple, auxquels il ne faisait mime pas attention dans 
un pays de plaines comme la Russie, l'ont vivement fin 
quand il en a vu, au Caucase, émerger dos glaciers etinec- 
lants ou de gigantesques rochers. Il en a observé les formes 
si fugaces, les aspects si divers. Et ils sont devenus dans son 
imagination, soit des pèlerins éternellement en marche vers 
des sanctuaires où ils vont s'agenouiller, soit des amantes 
qui viennent se blottir contre le sein des géants, soit 
des bandes de moutons aux molles toisons. Les rochers, 
énormes, taillés à pic, comme il en a vu dans les gorges du 
Darial, sont devenus pour lui des êtres fantastiques et cyclo- 
péens, dormant, la tète penchée sur les abimes, ou bien tic 
colossales sentinelles, cuirassées de neige, montant la garde 
à la porte des défilés. D'une image banale, usée, comme celle 
d'un fleuve qui marie ses eaux à celles de la mer, il tire la 
fresque aux couleurs violentes des Do r. s du Têrek, 

Et, descendant dans les détails, il est intéressant de voir 
comment il travaille. Il y a des artistes, pour ainsi dire, de 
premier jet, qui composent sous le feu de l'inspiration et 
font peu de retouches à leur œuvre. D'autres, au contraire, 
procèdent par essais successifs, et le génie pour eux n'est 
qu'une longue patience. Ils ne peuvent produire qu'assis à 
leur table de travail, entourés de notes et d'ébauches, appuyés 
sur des textes. Ce n'est qu'à ces conditions que l'imagina- 

LERMONTOV. 2 



LERMONTOV , 

tion parle en eux et que l'œuvre prend sa forme définitive. 
Chez nous, Chateaubriand et André Chénier sont de cette 
catégorie (1) ; Lermontov aussi, sans aucun doute. Personne 
ne fut plus fortement attaché à la fonction du littérateur 
que cet officier aux hussards de la Garde, que cet amoureux 
de la vie sauvage ; personne ne fut davantage homme de 
cabinet. Tous ses essais, toutes ses ébauches, dès l'âge le plus 
tendre, il les a soigneusement conservés et mis de côté pour 
s'en servir à l'occasion. De certaines pièces, on a deux, 
trois, quatre épreuves successives. Du Démon, on a cinq 
rédactions, peut-être même six. 

Lisant par hasard, dans le Mercure de France du 4 juil- 
let 1807, le récit de la mort du duc d'Enghien par Chateau- 
briand, il est frappé par cette phrase : « Il y a des autels, 
comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, récla- 
ment encore des sacrifices : le Dieu n'est pas anéanti parce 
que le temple est désert ». Bien vite, il la note sur ses 
tablettes. Cette majestueuse antithèse lui servira certaine- 
ment et c'est à satiété qu'il la répète, jusqu'à ce qu'elle 
prenne la forme souhaitée (voir n° 7). Une autre fois, 
hanté par l'idée qu'il mourra jeune, il se compare lui-même 
à un fruit précoce et chétif, trop tôt mûri. C'est là une au- 
baine qu'il ne faut pas laisser perdre et qui prend place immé- 
diatement dans son arsenal poétique . Quatre fois, cinq fois, 
il se sert de la comparaison qui lui a plu (voir n° 3). A-t-il 
conçu dans son imagination une silhouette vraiment plas- 
tique de jeune femme, aux mouvements harmonieux, aux 
contours purs et simples ? Il la consigne par écrit et applique 
le portrait, copié presque mot pour mot, à des personnages 
très différents (voir n° 4). On ne peut s'empêcher de trouver 
bien artificiels ces procédés d'art, et la réussite de ces adap- 
tations peut parfois n'être pas complète. Mais il faut en 
prendre son parti: c'est ainsi que Lermontov travaille. Dans 
ses grands poèmes notamment, à chaque instant l'œil est 
arrêté par des développements parfois longs, déjà vus 
ailleurs. Un seul paraît à peu près exempt de cette marque- 
Ci) V. Joseph Bédier, Études critiques, p. 291. 

= 18 - == 



LERMONTOV 

tcrie un peu laborieuse, et c'est le plus parfait, Kalachnikov. 
D'autres fois, s'il y a utilisation de matériaux déjà connus, 
il y a mélange nouveau de couleurs et l'effet produit est, 
suivant les cas, bien différent. Un jour le poète a rencontré, 
au cours de ses courses dans le Caucase, un serpent se 
glissant sur le sable aride. Ses attitudes l'ont frappé et il les 
a soigneusement étudiées en vue de leur effet artistique. Ce 
qui l'a étonne surtout, c est de voir le serpent, après s'être 
tortillé en un triple anneau, s'étendre tout de son long, 
rigide, en ligne droite, absolument semblable à une i 
laissée là sur le sable. Ayant à décrire une scène qui se 
passe en plein midi, par une chaleur torride, il y place son 
serpent, et ce que son œil d'artiste y voit, c'est la couleur 
jaunâtre de l'animal, c'est alors une lame d epee couverte 
sur toute sa longueur d'une inscription d'or (Mtsvri, 22). 
Vu au clair de lune, c'est la rigidité du serpent surtout qui 
le frappe, et c'est alors une epee demi-rouillec, abandonnée 
là après le combat {Démon, fin\. 

On le voit, l'art chez Lermontov est très conscient, très 
étudié. Aucun brouillard ne trouble son regard. Aussi a-t-il 
pu atteindre un très haut point de perfection, quo 
soit mort jeune, dans plusieurs de 

Kalachnikov, tout imprégné d'air et de lumière, si sobre dans 
ses peintures, si sûr dans la vente psychologique des carac- 
tères. Il était donc avant tout un artiste. Même dan 
œuvres qui ont un caractère d'actualité, même dans les 
pièces de société, tout est calcule pour atteindre l'effet 
cherché. 



19 



BIBLIOGRAPHIE 

1° Russe. 
Elle est immense. On en trouvera les éléments dans 
V.-I. Méjov, Rousskaia isioritch. Bibliografiia (années 1865 
à 1876, t. II), dans les principales éditions, dans les grandes 
histoires de la littérature russe, dans l'art, de l'Encyclopédie 
Brockhaus et Effron. Bornons-nous à signaler les meilleures 
éditions : 

1. Édition P. A. Efrémov. 1880. 2 vol. 8°. Plusieurs 
éditions. 

2. Édition I. M. Boldakov. 1891. 5 vol. 8°. 

3. Édition Viskovatov. 1889-1891. 6 vol. 8°. 

4. Édition Ars. I. Vvédenski. 2 e éd., 1901. 4 t. en 
2 vol. 8°. 

5. Édition Académique. 5 vol. 8°. Le dernier en 1913. 
Mentionnons en outre un certain nombre de travaux, de 

valeur variée, parus pour le centenaire de Lermontov (1914). 
Nous traduisons les titres. 

6. Guintsbourg (D.). Essai sur la rythmique de L. 1915. 

7. Neiman (B.) L'influence de Pouchkine sur L. Kiev, 
1914. 

8. Pokotilova (M me O.). M, Ion. L. Sa vie et ses œuvres. 
Pétrograd, 1914. 

9. Sadovski (B.). La tragédie de L. Rousskaia Mysl, 
juillet 1914. 

10. Séménov (Léonide). L. et Léon Tolstoï. A l'occasion 
du centenaire de sa naissance. Moscou, 1914. 

11. Zamotine (L-L). M. Iou. L. Varsovie, 1914. 

12. Zakrzevski (A.). L. et ses contemporains. Kiev, 1914. 

2° Française. 
Nous la donnerons aussi complète que possible en nous 
aidant de l'excellent travail que M. André Mazon a publié 
dans le tome 5 de l'Édition Académique. Nous avons com- 

— 20 = 



= BIBLIOGRAPHIE 

piété et rectifié, par nos recherches personnelles, les 
documents fournis par M. Mazon. 

a) Traductions dî:s poi:sii s. 

13. M nC Moreau de la Meltière. Trad. de la Demie re 
Demeure (n° 44). En vers. Otétchestv. Zapiski. 1842, 
t. XXV. 

14. Emile Deschamps. Trad. du Vaisseau fantôme 
(n° 42). En vers. A paru pour la première fois dans 
le recueil du prince Mestscherski, 1846. 

15. Prince Elim Mestscherski. Les Poètes russes traduite 
en vers français. Paris, 1846, 2 vol. Au tome 2, 
traduction en vers du n° 40 et du Vaisseau fan 

par BmiU .[3 (voir art. précédant) 

16. Joseph Jules Perrault. Trad. en vers du Vaiss 
fantôme dans le Panthéon (périodique russe), 1853, n°3. 

17. Saint-René Taillandier. Dans son article sur L. d 

la Revue des D. -Mondes, l wr février 1855, p. 502 53 î, 
il traduit en prose d'après Bodenstcdt les n°* 35, 51, 53, 
43, 44, 37 et reproduit la trad. du Vaisseau fantôme 
de Ém. Deschamps. Réimpression dans le volume 
Allemagne et Russie. Etudes historiques et litté- 
raires. Paris, 1856, p. 269-324. 

18. Sasonoff. Trad. en prose des \\ 0A 40 et 21. Athenaeum 
français, t. 4, 1S55, p. 546. 

19. Eugène de Porry. Trad. en vers de la Berceuse 
cosaque (n° 53) dans le Prisonnier du Caucase, trad. 
de Pouchkine. Marseille, 1858, in 32, p. 43-46. 

20. P. Pelan d'Angers. Le Démon ; poème. Traduit en 
vers français. Paris, Dentu, 1858. 

21. Alex. Dumas. Trad. en vers des n CB 38, 45, 27, 16, 
Néizviéstnoe, Moia Molba, I, 176 ; n oa 15 et 14, dans 
le Caucase, journal de voyages..., 4 mai 1859, n° 19, 
p. 150-152, réimprimées dans : Impressions de Voyage. 
Le Caucase, t. 2, p. 259 à 267. 

22. Front de Fontpertuis. Études de littérature étrangère . 
Le Puy, 1859. Cite, d'après Saint-Rene Taillandier, 
les n 03 35 et 42. 

21 - 



LERMONTOV 



23. T. Anossow. Le Démon ; légende orientale... Paris, 
Reinwald, 1860. [En vers.] 

24. X. M. [Xavier Marinier]. Art. intitulé : Michel 
Lermontoff. Trad. en vers des n os 29, 28 et 14. Dans : 
Revue britannique, 9 e sér., t. 5, sept. 1861, p. 33-52. 

25. Henri Richard. Trad. en prose de Khadji VAbrek, 
I, 215, et Mtsyri(n° 54).Dans: Bibliothèque universelle 
et Revue suisse, 1862, N. Sér. t. XIII, p. 52-81. 

26. I. Tourguéneff. Le Novice (n° 54). Trad. en prose, 
revue par Mérimée. Revue Moderne [suite de la 
Revue germanique], t. 34, 1" juillet 1865, p. 31-43. 

27. P. Pelan d'Angers. Chefs-d'œuvre poétiques de 
Lermontoff, le poète du Caucase. Trad. du russe en 
vers français. Paris, Le Chevalier, 1866, 8°. Renferme : 
Khadji V Abrek, Mtsyri, VAnge de la mort, II, 128, 
le Démon (nouv. édition légèrement modifiée) et 
quelques autres pièces. 

28. C. Courrière. Trad. en prose du n° 38 dans Histoire 
de la littérature contemporaine en Russie. Paris, 1875, 
p. 136. 

29. Briavoine de Lehaye. Œuvres de Lermontoff, trad. 
nouv. Le Démon. Saint-Pétersbourg, 1876. 

30. A. Narkiewicz et Guillemin. Trad. en prose du 
Démon. Revue, Slave, novembre 1878. Varsovie, 
p. 146-163, et séparément sous le titre : Tamara, poème 
de L. Varsovie, 1878. 

31 . A. de Viilamarie. Trad . en prose de le Démon dans : 
Un héros de notre temps... Paris, 1884. (V. Bibl. 
n° 65). 

32. S. de B. [S. de Biram]. Trad. en vers de le Démon, 
récit oriental. Paris, 1884. Réimprimé dans : Essais 
poétiques, suivis de « le Démon ». Paris, 1889, et sépa- 
rément : Paris, Sevin, 1889. 

33. Michel Kanner. Trad. en vers du n° 53. Dans : la 
Revue Générale, 4°, t. 2, p. 76, 1884. 

34. E. Forgemol de Bostquénard. Trad. en vers des 
n- » 33 et 7. Dans : la Revue Contemporaine [de 
Remacle et Rod], t. II, 25 mai 1885, p. 39-41. 

= 22 = 



— . BIBLIOGRAPHIE 

35. Eug. M. de Vogué. Trad. en prose du n° 7 dans te 
Roman russe, 1886, p. 56. 

36. L. Sichler. Trad. en prose des n 08 47, 30, 38, 53, 26, 
16 et de fragments. Dans : Histoire de la littérature 
russe, 1886. 

37. M me de C. Le Démon, conte oriental, traduit du russe. 
Genève, Cherbuliez, 1888, in-12. 

38. Princesse Koudacheff. Trad. en vers du n° 30. Dans : 
la Nouvelle Revue, t. 56, 1888, p. 459. 

39. Paul Viteau. Trad. en vers du n° 53 dans : Mosaïques. 
Chansons suédoises, hongroises... Paris, 1889. 

40. Louis Léger. Trad. en prose des n 0- 35, 46, 38, 36, 26, 
et reproduction de trad. de Mestscherski, Pelan 
d'Angers, Chopin et Viteau, dans : la Littérature 
russe, notices et extraits... Paris, 1892 , p. 386-404. 

41. Benjamin Detraux. Le Démon. Nouvelle orientale. 
Trad. en vers. Kharkov, 1892, et Paris, même année. 

42. Catulle Mendès. Trad. des n M 8, 14 et 1 dans : Petits 
poèmes russes, mis en vers français. Paris, 1893, 
p. 40-46. 

43. Emmanuel de Saint-Albin. Trad. en prose de : I, 98, 
n os 2, 1, Izmaïl-Bey II, 161 (un fragment), n<" 6, 37, 
36, 8, 9, les Trois Palmiers I, 21, n os 51,54, 14, 16, 43, 
44, 47, le Fuyard II, 101, n°* 45, 26, 55; Tamara I, 70, 
n 03 33, 46, dans : les Poètes russes ; anthologie et 
notices biographiques... Paris, Savine, 1893, p. 225- 
289. 

44. N. de Stcherbatcheff. Trad. en vers du n° 55 dans : 
la Nouvelle Revue, t. 86, janvier 1894, p. 138, 139. 

45. Louis Pomey. Le Novice (n° 54). Traduit en vers... 
Paris, Ollendorff, 1894, 45 p. 

46. Paul Collin. Variations en vers sur le n° 20 dans : 
Trente poésies russes. Mélodies. Paris, Lemerre, 
1894, p. 93. 

47. Ernest Combes. Profils et types de la littérature 
russe. Paris, 1896. Quelques fragments traduits 
p. 282-298. 

48. Henri A. Duperret. Poèmes de l. traduits en vers'. 
- ■ 23 = 



LERMONTOV - ■ , =. 

Paris, Lahure, 1897, 240 p. Comprend : I, 156 ; I, 121, 
n°2; I, 226; I, 211; I, 246; Khadji VAbrek II, 215; 
n° 47 ; le Boyar Orcha II, 226 ; n 03 31, 35, 6 ; I, 18 ; 
n 03 36, 37, 8, 5, 38, 52; Chanson dans Tamane III, 52 ; 
n os 9, 51, 39, 40, 10 ; I, 21 ; Chanson de Kasbitch dans 
Bêla III, 15 ; n° 3 12, 13 ; I, 43; I, 41 ; n" 3 20, 19,. 11, 14, 
16, 53; I, 75 ; n° 3 44, 22, 43 ; II, 101 (fragment), II, 94 ; 
nos 50, 25, 23, 46, 27 ; 1, 62 ; n<> 3 29, 30 ; I, 55 ; n° 3 26, 33 ; 
I, 46, 49. VI. Bariatinski. Trad. en vers des n os 9 et 46 ; 
I, 212 ; n° 3 30, 8, 29; I, 224; n™ 21 et 7, dans la Nou- 
velle Revue, t. 112, 1898. 

50. Olga Lanceray. Trad. en vers des n 08 16, 27, 8, 1, 46, 
47, 6 ; I, 199 ; I, 168 ; I, 227 ; I, 70, dans Anthologie des 
poètes russes. . . Saint-Pétersbourg, 1902. 

51. Pascal Monet. Trad. en vers du n° 1. Revue des 
Études franco-russes, juillet 1905, p. 298. 

52. X. Trad. en vers des n 03 30 et 53. Revue des Études 
franco-russes, août 1906, p. 388-390. 

53. Princesse Elisabeth Orbéliani. Le Démon, légende 
orientale... Paris, 1907. Trad. en vers. 

54. Claude Claudovitch. Trad. en vers des n 03 6, 33, 1. 
Revue des Études franco-russes, décembre 1907 
p. 534-537. 

55. Baron de Berwick. Trad. en vers de I, 136 et du 
n° 1. Revue des Études franco-russes, mars 1908, 
p. 151. 

b) Traductions des œuvres en prose. 

56. Stolypine. Un héros du siècle ou les Russes dans le 
Caucase. Feuilleton de la Démocratie pacifique du 
29 septembre au 4 novembre 1843. 

57. Léouzon le Duc. Une saison de bains au Caucase. 
Extrait de Lermontof. Paris, Labitte, 1845. Fragments 
du Héros de notre temps. 

58. Nouvelles russes : Blanche, Maxime Maximitch, 
Taman, la princesse Méry, le Fataliste. L'Illustra- 
tion, t. VIII, septembre à décembre 1846. Traduction 
anonyme dont l'auteur est probablement Louis Viardot 

- . ■ -= 24 = 



BIBLIOGRAPHIE 

(d'après Serge Poltoratsky dans le Bibliophile belge, 
1849, t. VI, p. 25). 

59. J. N. Chopin. Trad. du Héros de notre temps dans : 
Choix de nouvelles russes... p. 1-202. Paris, 1853. 
Nouv. édition en 1873. 

60. Edouard Scheffter. Pétchorine ou un héros d'aujour- 
d'hui, scènes de la vie russe dans le Caucase. Trad. 
parue dans le Mousquetaire, journal de M. A. Du- 
mas, n°< 23-27, 29, 31-35, 37-44, 46-49. Paris, 1855. 

61. Xavier Marmier. Trad. du Héros de notre temps 
dans : Au bord de la Neva, contes russes... Paris, 
1856, p. 1-214. Nombreuses réimpressions. 

62. Paul Bruno. Trad. de Bêla sous le titre : Un Poste 
russe chez les Tcher/;csses, par Michel Hermontoff 
(sic). Journal pour tous, avril 1859. 

63. Eug. de Lonlay. Un duel à mort. Paris, Courrai. 
1863. Trad. de la Princesse Mary. 

64. Tamane. Trad. anonyme dans le supplément du 
dimanche du Figaro, 9 octobre 1880, n° 41. 

65. A. de Villamarie. Un héros de notre temps, récits ; 
Bêla; Maxime Maximitch ; Taman ; la princesse 
Marie: le Fataliste ; le Démon... Paris, Giraud, 1884, 
in-12. Réimprimé : Savinc, 1887 ; Stock, 1904. 

66. A. de Villamarie. La Princesse Marie. Reproduction 
d'extraits de la traduction précédente. Pfiris, Henri 
Gautier, 1888, 32 p. 

67. Reproduction, d'après la même traduction, du récit 
du duel dans la Princçsse Mary, dans Eug. Gucnin, 
la Russie. Paris, Savine, 1891, p. 262-269. 

68. A. de Villamarie. Trad, de Achik-Kérib dans : Eugène 
Oniéguine..., traduit du russe. Nice, 19C4. 

c) Études sur Lermontov. 

69. Marquis de Custine. La Russie en 1839. Paris, 1843, 
t. II, lettre 17, p. 328, 329. 

70. N. Gretch. Examen de l'ouvrage de M. le marquis 
de Custine intitulé : la Russie en 1839... traduit du 
russe par A. Kouznetzoff, Paris, 1844, p. 107. 

— — 25 



LERMONTOV 



71. La littérature russe contemporaine : Puschkine, 
Lermontoff Gogol, dans : l'Illustration, 19 juillet 
1845, t. V, p. 330, 331. Art. sur L. sans nom d'auteur. 

72. Charles de Saint-Julien. Pouchkine et le mouvement 
littéraire en Russie depuis 40 ans, dans : Revue 
des Deux-Mondes, t. 20, 1 er octobre 1847. Sur L., 
p. 42-79. 

73. S. P [Serge Poltoratsky]. Bibliothèque russe-fran- 
çaise... l eT fragment : Lermontof Dans : le Biblio- 
phile belge, t. VI, 1849, p. 20-26. Sur les traductions en 
français du Héros de notre temps. 

74. N. Delaveau. Dans: Athenaeum français, 25 juin 
1853, p. 593. 

75. Cuvillier-Fleury. Journal des Débats. 24 juillet 1853. 

76. Alex. Herzen. Du développement des idées révolution- 
naires en Russie. Londres, 1853, p. 97-99. 

77. Comte Sollohoub. Le Grand Monde russe, traduit du 
russe par le comte Eugène de Lonlay. Paris, Librairie 
nouvelle, 1854, p. 1-119. Traduction d'un roman 
célèbre de Sollohoub où L . est caricaturé sous le nom 
de Léonine. 

78. Cyprien Robert. La poésie slave au XIX e siècle... 
Revue des Deux-Mondes, 1 er avril 1854, t. VI. Sur L., 
p. 162-165. 

79. Saint-René Taillandier. Op. cit. Voir Bibl. n° 17, Étude 
d'ensemble, d'après Bodenstedt. 

80. Léouzon le Duc. L'empereur Alexandre II. Paris, 
Libr. nouv., 1855, p. 73-77 (d'après S. -R. Taillandier). 

81. Gallet de Kulture, Le tzar Nicolas et la sainte Russie. 
Paris, Lecou, 1855, p. 69, 70. 2 e édit. sous le titre la 
Sainte Russie. Paris, Garnier, 1857, p. 188, 189. 

82. Léon Godard. Pétersbourg et Moscou j souvenirs du 
couronnement d'un tsar. Paris, 1858, p. 233, 234. 

83. Alex. Dumas. Op. cit. Bibl. n° 21. Il s'y trouve la 
notice sur L. envoyée à Dumas par la comtesse 
Eudoxie Rostopchine. 

84. Grand Dictionnaire universel de Larousse, t. 10. Art. 
fait d'après S.-R. Taillandier. 

. . 26 = 



— ■ -= - BIBLIOGRAPHIE 

85. Xavier Marmier. Etude littéraire, en plus des traduc- 
tions signalées. Op. cit. Bibl. n° 24. 

86. Pelan d'Angers. Notice sur L. en tête de l'ouvrage 
signalé. Bibl. n° 27. 

87. C. Courrière. Op. cit. Bibl. n° 28, p. 132-139. 

88. G. Vapereau. Dictionnaire universel des littératures. 
Paris, 1876, p. 2096. 

89. Emile de Saint-Albin. Analyse du Démon dans : le 
Contemporain, juin 1883. 

90. Léon Sichler. Op. cit. Bibl. n° 36, p. 242-254. 

91. Eug. M. de Vogué. Op. cit. Bibl. n° 35. Sur L., 
p. 53-57. 

92. Michel Ratnikow. La Poésie russe moderne... Ler- 
montov. Dans : le Monde poétique. Revue de p< 
universelle, 1886, t. III, p. 260 269. 

93. L. Tikhomirov. La Russie politique et sociale. Paris, 
Savine, 1888, p. 290, 297, 300, 301, 340. 

94. Montnitonnet. Art. dans la Grande Encyclopédie^ 
t. 22, p. 74. 

95. Eug. M. de Vogué. Revue encyclopédique, n° 24, 
1 er déc. 1891, p. 1C03, et reproduit dans la Russie géo- 
graphique, ethnologique... Paris, Larousse, s. d., p. 283, 
284. 

96. Ernest Combes. Op. cit. Bibl. n° 47, p. 282-298. 

97. Henri A. Duperret. Op. cit. Bibl. n° 48. Notice : 
p. 5-32. 

98. K. Waliszewski. La littérature russe. Paris, 19C0, 
p. 229-242. 

99. L. Léger. Histoire de la littérature russe. Paris, 
Larousse, s. d. ^1907, p. 45. 

100. Em. Haumant. La culture française en Russie. Paris, 
1910, p. 388-391. 

101. E. Duchesne. Michel Iouriévitch Lermontov ; sa vie 
et ses œuvres. Paris, Pion, 1910, III-378 p., 8°. Thèse de 
doctorat es lettres. 



27 



Tous les morceaux traduits l'ont été entièrement par nous. 
Nous avons suivi le texte de l'édition Vvedenski (2 e édit., 
Saint-Pétersbourg, Marks, 1901, 4 tomes en 2 vol.). 

Nos références aux pièces non traduites indiquent le tome 
et la page de ladite édition. Pour celles qui sont traduites, 
nous indiquons seulement le numéro d'ordre que nous leur 
avons attribué. 

Pour le classement des poésies et poèmes traduits, nous 
avons cru bon d'établir des catégories qui n'existent pas 
dans les éditions russes. Nous avons groupé ensemble celles 
ou ceux qui procèdent d'une inspiration commune. Nous 
avons obtenu ainsi trois divisions, auxquelles viennent se 
joindre des extraits du Héros de notre temps, qui repré- 
sentent l'œuvre en prose de Lermontov. Nous avons suivi 
l'ordre chronologique dans chacun des groupes. Toutes les 
pièces de poésie traduites le sont intégralement. 

Nousd.evons dire combien nous sommes redevables envers 
l'ouvrage de M. Duchesne, qui est le seul travail d'ensemble 
consacré jusqu'à présent en France à notre auteur. 



28 



AMOUR ET INTIMITÉS 



1. L'Ange. Anguel. 1831. I, 3. 

Dans le ciel de minuit un ange volait 
Et chantait un calme cantique ; 
Et la lune et les étoiles, et les nuées en foule 
Écoutaient ce saint cantique. 

Il chantait le bonheur des esprits sans péché 
Sous les courtines des jardins d'Eden, 
Il disait la grandeur de Dieu, et sa louange 
Était sincère. 

Entre ses bras, il portait une jeune âme 
Vers le monde des douleurs et des larmes, 
Et les accents de ce chant dans la jeune âme, 
Sans laisser de paroles, restèrent vivants. 

Et longtemps dans le monde elle languit 
Remplie de merveilleux désirs, 
Et les tristes chants de la terre ne purent 
Remplacer ces accents du ciel. 

On a vu dans cette pièce un écho des croyances talmu- 
iiques sur les âmes, qui vivent auprès de Dieu avant 
i être envoyées sur terre pour animer les corps. — Elle 
\ été mise en musique par Rimski-Korsakov. 



29 



LERMONTOV 



2. Niet, ia nêBaïron... 1831. I, 248. 

Non je ne suis pas Byron, je suis un autre, 
Un élu inconnu encore, 
Comme lui pèlerin chassé par le monde, 
Mais pourtant avec une âme russe. 
J'ai plus jeune commencé, je finirai plus jeune, 
Mon esprit n'accomplira pas beaucoup de choses ; 
Au fond de mon âme, comme dans un océan, 
La masse de mes espoirs brisés repose. 
Qui pourrait, Océan sombre, 
Pénétrer tes secrets ? Qui 
Pourra à la foule traduire mes pensées ? 
Ce sera moi ou Dieu, ou bien personne (1). 

L. se proclame indépendant de toute imitation de 
Byron, après avoir été son disciple fidèle (V. I, 177, en 
1830). Il se dit Russe, tout en chantant sa nostalgie de 
l'Ecosse, berceau de ses ancêtres (I, 211, en 1831). Le 
ton de la pièce donne une idée de celui qui règne en 
général dans les poésies de jeunesse. 



3. Gliajou na boudouchtchnost' . . . 1836. I, 9. 

Je contemple l'avenir avec crainte, 
Je contemple le passé avec regret, 
Et comme le criminel avant le supplice, 
Je cherche autour de moi une âme-sœur. 
Va-t-il venir, le messager de la délivrance, 
Me découvrir le sens de la vie, 

(1) Nous suivons le texte de Vvedenski. Les autres 
variantes : « Ce sera mon génie, ou bien personne », « Ce 
sera le poète... » proviennent de corrections de la censure* 
Le sens exact du vers est assez obscur. 

— = 30 - == 



AMOUR ET INTIMITES 



Le but des espoirs et des passions ? 
Me dire ce que Dieu m'a préparé, 
Pourquoi si douloureusement il a contrecarré 
Les espérances de ma jeunesse ? 

A la terre, j'ai payé un tribut terrestre 
D'amour, d'espoirs, de bien et de mal. 
Je suis prêt à recommencer une autre vie... 
Je me tais et j'attends... Le moment est venu... 
Au monde je ne laisserai pas un frère ; 
Les ténèbres et le froid se sont emparés 
De mon âme fatiguée : 
Semblable au fruit précoce, privé de sève, 
Elle s'est flétrie dans les tempêtes du destin 
A l'ardeur dévorante du soleil de la vie. 

L'image du fruit précoce se rencontre déjà dans /a 
pièce I, 265, qui se trouve dans une lettre de 1832 adres- 
sée à Marie Alexandrovna Lopoukhina. Nous devons 
citer en partie cette pièce, dont plusieurs éléments ont 
été utilisés par L. à diverses reprises : « Il était né pour 
le bonheur, pour les espoirs — et les calmes inspirations ! 
Mais, l'insensé, — trop tôt il dépouilla ses vêtements d'en- 
fant — et lança son cœur sur la mer de la vie bruyante : 

— le monde ne l'épargna point et Dieu ne l'a pas sauvé ! 

— Pareil au fruit juteux, mûri avant le temps, — qui pend 
parmi les fleurs, comme un orphelin, — il ne réjouit ni 
le goût, ni les yeux, — et l'heure de leur beauté est 
l'heure de sa chute ! — Et le ver avide le ronge, le 
ronge, — et tandis que ses tendres compagnons — sont 
à peine attachés à leurs branches, lui, le fruit précoce — 
charge déjà la sienne... jusqu'au prochain orage ! » Voir 
n°" 38 et 10. 



31 



LERMONTOV 



4. Onapoet... 1836. I, 9. 

Elle chante — et les sons se fondent 
Comme sur les lèvres le baiser ; 
Elle lance un regard — et les cieux se jouent 
Dans ses yeux tout divins ; 
Elle marche — tous ses mouvements, 
Elle parle — tous ses traits 
Ont tant de sentiment, d'expression, 
Ont une si étonnante simplicité ! 

Les quatre derniers vers se trouvent déjà presque tex- 
tuellement dans la poésie Ona ne gordoi krassotoiou ,1832 
(I, 267). Cf. le Démon, l re partie, strophe VIII, ?. 10 
à 12 de la rédaction définitive (partie composée en 1832). 
Voir également dans Kalachnikov (n° 37) le portrait 
d'Aliona par le jeune opritchnik. 



5. La Prière du pèlerin. Molitva [strannika). 
1836. I, 10. 

C'est moi, mère de Dieu, qui prie en ce moment 
Devant ton image tout éclatante de lumières, 
Non pour mon salut, non avant de partir au combat, 
Non pour te remercier ou faire pénitence, 

Ce n'est pas pour mon âme déserte que je prie, 
Ame d'un pèlerin orphelin sur la terre ; 
Mais je veux confier une vierge innocente 
A l'ardente patronne de notre monde froid. 

Entoure de bonheur celle qui est digne du bonheur, 
Donne-lui compagnons de route affectueux, 
Lumineuse jeunesse et vieillesse tranquille, 
La paix de l'espérance à son cœur sans malice. 
-= 32 =■ - 



AMOUR ET INTIMITÉS 



Le terme approche-t-il de l'heure des adieux, 
Que ce soit un matin bruyant ou une nuit silencieuse, 
Envoie vers sa couche funèbre 
Ton ange le meilleur pour accueillir sa belle fane. 

Duchesne, p. 219, reconnaît dans cette pièce le ton et 
la manière de Joukovski. 



6. Le rameau de Palestine. Victka Palestiny. 
1836. I, 11. 

Dis-moi, rameau de Palestine. 
Où as-tu poussé, où as-tu Henri. 
De quelles collines, de quelle vallée 
Étais-tu l'ornement ? 

Près des eaux pures du Jourdain 
Le soleil d'Orient t'a-t-il car 
Le vent nocturne dans les monts du Liban 
T'a-t-il secoué avec coK 

Faisaient-ils leur calme prière 
Ou chantaient-ils un chant d'autrefois 
Lorsqu'ils entrelaçaient tes palmes, 
Les pauvres fils de Solyme (1)? 

Ce palmier est-il encore en vie ? 
Appelle-t-il toujours, aux ardeurs de L'été, 
Celui qui passe dans le désert 
D'un signe de sa tête chevelue ? 

Ou bien, brutalement séparé de sa souche, 
S'est-il fané, comme toi, 
Et la poussière du val couvre-t-elle à l'envi 
Son feuillage jauni ?... 

(1) Autre nom de Jérusalem. 

== 33 = 



NTOV. 



LERMONTOV 

Dis-moi : qui donc d'une main pieuse 
T'a apporté dans ce pays ? 
A-t-il souvent gémi sur toi ? 
Gardes-tu trace de ses larmes amères ? 

Ou bien, excellent soldat de la milice divine, 
Allait-il, le front sans nuages, 
Comme toi, digne toujours des cieux 
Devant les hommes et la divinité?... 

Conservé avec un soin mystérieux, 
Devant l'icône d'or 
Tu te dresses, rameau de Jérusalem, 
Gardien fidèle des choses saintes ! 

Demi-jour transparent, lumière de la lampe, 
Armoire aux Images, croix, symbole sacré... 
Tout n'est que paix, que consolation, 
Autour de toi, au-dessus de toi. 

A. N. Mouraviev, l'auteur du Voyage aux lieux 
saints, raconte lui-même comment la vue de palmes 
rapportées par lui d'Orient et conservées dans son ora- 
toire particulier avait inspiré àL. cette élégie religieuse. 
Cf. la pièce de Pouchkine : la Fleur (Tsviétok). 



7. Razstalis' my; no tvoi portret. 1837. I, 17. 

Nous nous sommes quittés ; mais ton portrait, 
Sur mon cœur je le garde : 
Comme un pâle mirage des ans meilleurs, 
Il réjouit mon âme. 

Quoique livré à des passions nouvelles, 
Je ne puis cesser de l'aimer : 

Ainsi le temple abandonné est toujours un temple, 
L'idole renversée est toujours un dieu. 
34 = 



= AMOUR ET INTIMITES 

De cette pièce nous n'avons pas moins de quatre 
esquisses en 1830 : Silouetle (deux rédactions), Kak 
donkh oichuiania...^ la ne lioiiblion (ébia (I, 124 et 125). 
Dans celle-ci les quatre derniers vers ont pris, à peu de 
chose près, leur forme définitive. Vcir également : 
Blagodariou, I, 163, et le 11 juin 1S31, Moia doucha, 
strophe 8, I, 215. L'image du temple abandonné qui 
reste toujours un temple, dont l'origine remonte proba- 
blement à Chateaubriand (cf. Duchesne, p. 303, après de 
Vogué, le Roman russe, p. 56), se rencontre encore dans 
l'Ange de la Mort, 1831,11, 128, l re partie, strophe 6, sous 
cette forme : * L'amour ne craint pas la violence , - - quoique 
méprisé, c'est toujours un dieu ». - Quant à la compa- 
raison du cœur qui n'aime plus avec un temple désert. 
elle vient sans doute de Mickicwicz (Duchesne, p. 232). 

8. Kogda volnouetsia... 1837. I, 17. 

Quand palpitent les blés jaunissants, 
Et que le bois frais bruit au souffle de la biisc, 
Que la prune cramoisie se cache dans le verger 
Sous l'ombre douce de la verte feuillée ; 

Quand, tout éclaboussé de rosée odorante, 
Un soir de pourpre ou bien à l'heure dorée du matin, 
Sous le buisson, le muguet d'argent pur 
M'accueille d'un signe amical de la tête ; 

Quand la source glacée se joue dans le ravin, 
Et, plongeant la pensée dans je ne sais quel songe obscur, 
Me balbutie une mystérieuse légende 
D'une calme contrée, d'où elle s'est échappée, 

Alors les orages de mon âme s'apaisent, 
Alors s'effacent les rides de mon froat, 
Je peux encore atteindre le bonheur sur la terre, 
Et dans les cieux c'est Dieu que je vois. 

= 35 — . 



LERMONTOV 

Dans cette pièce, L. a subi, d'une façon plus ou 
moins lointaine, l'influence de Joukovski. Cette poésie, 
si harmonieuse, a été mise en musique par Balakirev et 
Rimski-Kor sako v . 



9. La Prière. Molitva. 1839. I, 21. 

Aux heures pénibles de la vie, 
La peine s'amasse-t-elle dans mon cœur : 
Il est une prière merveilleuse 
Que répètent mes lèvres. 

Il y a une vertu bienfaisante 
Dans l'harmonie de ses mots vivants, 
Et il s'exhale d'eux un charme 
Saint qu'on ne saurait comprendre. 

C'est comme un fardeau dont l'âme s'allège, 
Les doutes s'en vont bien loin, 
Et l'on croit et l'on pleure, 
Et l'on a le cœur si léger, léger... 

Il faut rapprocher cette pièce de celle intitulée 
Esfriétchi...(n° 21). Elles s'éclairent l'une l'autre. L.y 
fait allusion à la croyance assez répandue en la vertu 
magique de mots prononcés dans certaines circons- 
tances. — Glinka a mis en musique cette poésie. 



10. A la mémoire d'Alex. Iv. Odoévski. Pamiati 
A. I. Odoevskago. 1839. I, 26. 

Je le connaissais : nous avons voyagé ensemble 
Dans les montagnes de l'Orient et amicalement nous 

partagions 
La tristesse de l'exil ; mais moi, aux champs paternels 
Je suis revenu, et le temps de l'épreuve 

-= 36 _ 



AMOUR ET INTIMITÉS 



S'est enfui dans les délais légaux ; 

Mais lui n'a pas attendu ce doux instant : 

Sous une pauvre tente de campagne 

La maladie l'a abattu et avec lui 

A entraîné dans la tombe l'essaim voltigeant 

D'inspirations encore incertaines et obscures, 

D'espérances trompées et d'amers regrets ! 

Il était né pour eux, pour ces espoirs, 
Pour la poésie et le bonheur... Mais, l'insensé, 
Trop tôt il dépouilla ses vêtements d'enfant 
Et lança son cœur sur la mer de la vie bruyante. 
Le monde ne l'épargna pas et Dieu ne l'a pas sauvé! (1). 
Mais jusqu'à la fin, au milieu de douloureuses traverses, 
Parmi la foule comme dans les déserts inhabités, 
En lui la flamme paisible du sentiment ne s'est pas 

éteinte : 
Il garda et l'éclat de ses yeux d'azur, 
Et son rire sonore d'enfant et sa vive parole, 
Et sa foi hautaine dans les hommes et d'autres condi- 
tions de vie (2). 

Mais il est mort bien loin de ses amis... 
Paix à ton coeur, mon bien cher Sacha ! 
Enseveli sous une terre étrangère, 
Qu'il dorme tranquille, comme repose notre amitié 
Au muet cimetière de ma mémoire ! 
Tu es mort, comme beaucoup d'autres, sans tapage, 
Mais avec fermeté. Une mystérieuse pensée 

(1) Ces vers se trouvent déjà dans la lettre à Marie 
Lopoukhina (voir u° 3) où L. se les applique à lui-même. Cf. 
Pouchkine, Eugène Oniéguine, chap. VI, strophe XXXVI, 
à propos de la mort de Lenski. 

(2) Sans doute il faut voir dans ce vers une allusion aux 
réformes politiques et sociales que préconisaient les 
décembristes. 

: 37 . 



LERMONTOV = 

Errât encore autour de ton front, 

Quand tes yeux se fermèrent pour l'éternel sommeil ; 

Et ce que tu as dit avant la fin, 

As un seul ne l'a compris de ceux qui t'ont entendu... 

Ces paroles qu'étaient-elles ? Était-ce un salut à la 

terre natale, 
Le nom murmuré d'un ami qu'on laisse, 
Ou le regret amer d'une jeune vie, 
Ou simplement le cri d'une douleur dernière, 
Qui nous le dira?-.. (1). De tes suprêmes paroles 
Le sens amer et profond 
A été perdu. Tes actes, tes opinions, 
Tes pensées, tout a disparu sans laisser de traces, 
Tel le brouillard léger des nuages du soir : 
A peine ont-ils paru que le vent les remporte. 
Où vont-ils ? Pourquoi sont-ils là ? D'où viennent-ils ? Qui 

le leur demandera?... 

Et après eux au ciel ne reste nulle trace, 
Pas plus que d'un amour d'enfant sans lendemain, 
Pas plus que de ses rêves, que jamais 
Il ne confiait aux soins de la tendre amitié... 
A quoi bon? Que le monde oublie 
Une existence qui lui fut si étrangère ! 
As-tu besoin des couronnes que sa considération décerne, 
Des épines qui se cachent sous ses futiles méchancetés? 
Tu ne le servais point. Dès tes jeunes années 
Tu repoussas ses chaînes astucieuses : 
Tu n'aimas que le bruit des flots, le silence de la steppe 

bleue 

Et les cimes crénelées des sombres montagnes... 
Et à l'entour de ta tombe ignorée, 

(1) Tout le passage qui précède est emprunté, sauf quel- 
ques variantes insignifiantes, au poème Sachka, écrit 
entre 1833 et 1836, II, 254, strophes III et IV. 
= 38 — 



AMOUR ET INTIMITES 



Tout ce qui faisait ta joie dans la vie, 

Le destin si merveilleusement l'a réuni : 

La steppe muette bleuit et d'une couronne 

D'argent le Caucase la ceint ; 

Au-dessus de la mer, morose, paisiblement il dort, 

Pareil à un géant penché sur son écu, 

Écoutant les récits des vagues voyageuses, 

Et la voix de la Mer Noire gronde sans se lasser. 

Ce fut pendant son séjour au Caucase en 1837 que L. 
fit la connaissance d'A. I. Odoévski. Celui-ci, ancien 
décembriste, après un exil en Sibérie, y avait été trans- 
féré. Il y mourut, à la suite d'une expédition militaire, 
à la fin de 1839. Il était lui-même poète. Ses œuvres, 
réunies plus tard par le baron Rosen, ont été publiées : 
Stikhotvoréniia, 1883. 

11. A un enfant. Rebionkou. 1840. I, 30, 31. 

Accablé du souvenir des rêves de ma jeunesse, 
Avec un secret délice et un secret émoi, 
Bel enfant, je te contemple... 
Oh, si tu savais combien j'ai pour toi d'affection ! 
Combien me plaisent tes jeunes sourires, 
Tes yeux vivants et tes boucles dorées, 
Et ta petite voix sonore ! — N'est-il pas vrai, à ce 

qu'on dit, 
Tu lui ressembles? — Hélas! les ans s'envolent, 
Les douleurs l'ont changée avant le temps, 
Mais mes songes fidèles ont gardé cette image 
Dans mon cceur ; ce regard plein de feu 
M'accompagne toujours. Et toi, est-ce que tu m'aimes ? 
Mes caresses ne te sont-elles pas importunes ? 
Ne baisé-je pas trop souvent tes chers yeux? 

= 39 -= 



LERMONTOV ■ ■ 

Mes larmes n'ont-elles pas terni l'éclat de tes joues? 

Alors, prends garde, ne lui dis rien de mon chagrin, 

Ni rien du tout de moi. Pourquoi ? Peut-être 

Sera-t-elle irritée ou troublée de ton bavardage enfantin... 

Mais confie-moi bien tout. Quand le soir venu, 

Devant l'Image avec toi s'inclinant avec respect, 

Elle te murmurait ta prière d'enfant, 

Et qu'elle guidait tes doigts pour le signe de croix, 

Et que tous les noms connus, noms de parents, 

Tu les répétais après elle, dis-moi, ne t'a-t-elle 

Jamais appris à prier encore pour un autre ? 

En pâlissant, peut-être, elle a prononcé 

Un nom maintenant de toi bien oublié . . . 

Ne t'en souviens plus... Un nom? C'est un son vide. 

Plût à Dieu qu'il restât un mystère pour toi. 

Mais si jamais, un jour, tu viens à le connaître, 

Du temps de ton enfance alors souviens-toi bien, 

Et ce nom, mon enfant, ne le maudis jamais ! 

Cette poésie, si parfaite de ton et d'un sentiment si 
profond, s^adresse, très probablement, au jeune enfant 
de celle que le poète n'a jamais cessé d'aimer, 
M me Bakhmétieva, née Barbe Lopoukhina. Sur la part 
qui revient à Byron dans cette pièce, voir Duchesne,, 
p. 259. 



12. I Skoutchno igroustno. 1840. I, 39. 

Je m'ennuie et je suis triste et je n'ai personne à qui 

tendre la main 
Aux instants de détresse morale... 
Des désirs !... A quoi bon de vains et d'éternels 

désirs?... 
Et les années passent — les meilleures années ! 
■ 40 = 



. - AMOUR ET INTIMITES 

Aimer... mais qui?... pour un temps, cela n'en vaut pas 

la peine. 
Quant à aimer éternellement, c'est impossible. 
Regarde t-on en soi-même, — on n'y trouve plus nulle 

trace du passé : 
Joies, douleurs, tout y a si peu d'importante... 
Les passions? — Tôt ou tard ce mal qu'on chérissait 
Disparaîtra à un mot de raison ; 
Et la vie, à regarder autour de soi froidement, 
Est une plaisanterie si vide et si sotte... 

Boldakov cite ce mot de Byron dans une lettre ù 
Thomas Moore : « Adieu ! ce monde-ci n'est qu'une. 
farce », (Mémoires de Lord Byrou, Bruxelles, 1830, 
tome II, p. 426). — Les paroles de cette poésie ont ete 
mises en musique par Dargomyjski. 



13. Pourquoi? OttohegO? 1840. I, 39. 

Je suis triste parce que je t'aime 
Et que je sais que ta jeunesse en fleur 
Ne saurait échapper aux ruses des calomnies, 
Pour chaque jour serein, pour chaque doux instant 
Tu paieras au destin en chagrin et en larmes. 
Je suis triste... parce que je te \ ois joycu 



14. Reconnaissance. Blagodarnosf. 1840. I, 39. 

Pour tout, pour tout je Te remercie : 
Pour les secrets supplices des passions, 
Pour l'amertume des larmes, le poison du baiser, 
Pour la vengeance des ennemis, la calomnie des 

amis , 
■ 41 = 



LERMONTOV —= = 

Pour la chaleur de mon cœur, perdue dans l'abandon, 
Pour tout ce qui me fut mensonge dans la vie... 
Fais seulement que désormais 
Je n'aie plus longtemps à Te remercier. 

Dans cette pièce, d'une ironie si dure, revient encore 
l'obsession d'une fin prématurée. 



15. Imité de Gœthe, Iz Guété. 1840. I, 40. 

Les cimes des montagnes 
Dorment dans l'ombre de la nuit, 
Les calmes vallons 
Sont pleins d'un frais brouillard; 
Pas de poussière sur la route, 
Les feuilles ne bougent pas... 
Attends encore un peu, 
Tu te reposeras, toi aussi. 

Cette petite pièce est la traduction libre d'une poésie 
de Gœthe : Ueber allen Gipfeîn ist Ruhe... D'après le 
récit du poète Strougovchtchikov, cette traduction a été 
improvisée par L., à la suite d'un défi, au cours d'une 
entrevue entre les deux poètes, chez le comte Sollogoub. 



16. Les Nuages. Toatchi. Avril 1840. I, 40. 

Nuages du ciel, éternels pèlerins ! 

Formant des steppes d'azur ou des chaînes de perles, 

Vous vous en allez, comme moi, exilés 

Du Nord qui m'est cher vers les contrées du Sud. 

Qui donc ainsi vous chasse? Est-ce un décret du 

sort? 
Quelque haine secrète ? Quelque franche malice ? 

= 42 = 



AMOUR ET INTIMITÉS 

Est-ce le poids d'un crime qui vous presse? 
Ou bien la calomnie venimeuse de vos amis ? 

Non, ce sont nos champs stériles qui vous ont rebutés. . . 
Vous êtes étrangers aux passions, aux souffrances ; 
Éternellement froids, éternellement libres, 
Vous n'avez pas de patrie, il n'est pas pour vous d'exil. 

Cette poésie a été composée par L. au cours de son 
voyageau Caucase, après l'affaire Barante. A. I. Odoévski, 
dans des circonstances semblables, avait composé une 
pièce où il évoquait un vol de cigognes allant du Nord 
vers le Midi. L. s'est sans doute souvenu de cette poésie 
de son ami. 



17. Tiré de l'album de Sophie Nikol. Karamzina. 
Iz alboma S. N. Karamzinoi . 1840. I, 45. 

Moi aussi j'aimais aux années passées, 
Dans l'innocence de mon âme, 
Et les orages grondant au ciel 
Et les orages secrets du cœur. 

Mais de l'amour les fausses délices 
Me livrèrent bientôt leurs secrets, 
Et je fus las de son langage 
Incohérent et assourdissant. 

Je préfère d'année en année davantage, 
Me livrant aux désirs paisibles, 
Au matin un beau temps clair, 
Vers le soir, un calme entretien. 

J'aime vos conversations, 
Vos ha, ha, ha, vos hi, ni, hi ! (1), 

(1) Sophie Karamzina était, paraît-il, très spirituelle et 
très rieuse en société. 
• 43 _^ = 



LERMONTOV / ~ ■ - , ; - "^ ' '' '■■ - 

Les bons tours de Smirnova (1), les farces de Sacha (2), 
Et les vers de Ichka Miatlev (3). 

Cette pièce de société, écrite sur le ton plaisant, donne 
un exemple de la souplesse du talent de L. 



18, A la comtesse Rostopchine . Gr. Rostoptchinoi 
1840. I, 45. 

Je le crois : sous la même étoile 
Nous sommes nés tous les deux ; 
Nous avons pris la même route, 
Les mêmes rêves nous ont abusés . 
Mais quoi? — De mon noble but 
Détourné par l'orage des passions, 
J'ai perdu dans une lutte stérile 
Les traditions de ma jeunesse. 
Prévoyant l'éternel adieu, 
Je crains de livrer mon cœur, 
Je crains, à des mots qui trahissent, 
De confier mes vaines rêveries... 

(1) Alex. Ossipovna Smirnova, née Rosset, dont le salon 
a été fréquenté par tous les écrivains célèbres du temps, fut 
notamment la protectrice de Gogol. Elle a laissé des Mémoires 
d'un haut intérêt. 

(2) Sacha désigne Alex. Nicolaiévitch Karamzine, l'un 
des fils de l'historien et lui-même poète. Le salon de 
sa mère fut célèbre. Sophie Nikol. Karamzina était sa 
sœur. 

(3) I. P. Miatlev, poète et humoriste, auteur des Sensa- 
tions et remarques de Madame Kordukov « dans l'étran- 
ger », 1840. L. a écrit pour lui une petite pièce (I, 44). Rap- 
pelons qu'Emile Deschamps a traduit en vers français un 
certain nombre de poésies de Miatlev. 

= 44 = 



================== AMOUR ET INTIMITÉS 

Ainsi deux vagues de la même allure, 
Comme un couple fortuit, sans attaches, 
Voguent au désert bleu de la mer : 
Le vent du sud les pousse ensemble ; 
Mais par hasard les dépareille 
La tête rocheuse du récif... 
Et, froides comme à leur habitude, 
Elles portent à des rives diverses, 
Sans regret comme sans amour, 
Leur murmure doux et languissant, 
Leur bruit de tempête, leur éclat d'emprunt 
Et leurs caresses éternelles. 

Eudoxie Pétrovna Rostopchine, née Souchkova (1811- 
1858), fut elle-même une poétesse distinguée. Ses œuvres 
ont été réunies en deux volumes : Sotchinéniia, nouvelle 
édition en 1890. Elle fut liée avec Alexandre Dumas, à 
qui elle envoya une intéressante notice sur L. Son salon 
était très fréquenté et sa conversation était brillante 
(V. Barsoukov, Jizri i troudy Pogodina, XI, 93). L. a 
fait partie de son cercle intime ; dans une de ses poé- 
sies, elle le décrit v< joyeux, spirituel, rêveur et sincère 
à la fois ». (Cf. Duchesne, p. 73.) 



1°. Slychou ligolos tvoi. 1340. I, 46. 

Quand j'entends ta voix 
Sonore et caressante, 
Comme l'oisel en cage, 
Mon cœur bondit. 

Rencontré-je tes yeux 
D'un azur profond, 
Mon âme à leur rencontre 
S'élance hors de moi. 

45 



LERMONTOV 



Et je suis joyeux 
Et je veux pleurer... 
Et je voudrais bien 
Te sauter au cou... 

Le poète chante l'allégresse d'aimer, lui dont la muse 
est le plus souvent triste. Le caractère musical de cette 
pièce est si sensible qu'il a tenté, à notre connaissance, 
trois musiciens différents. 



20. L'amour d'un mort. Lioubov' mertvetsa. 
1840. I, 53. 

Bien que de froide terre 
Je sois recouvert, 
Toujours et partout avec toi 
Est mon âme, amie. 
Les tourments d'un fol amour, 
Habitant du tombeau, 
Au pays du repos, de l'oubli, 
Je n'ai pas oubliés. 

Sans peur à l'heure des affres dernières, 
En quittant ce monde, 
J'attendais soûlas de la rupture — 
De rupture point ! 

J'ai vu les charmes des purs esprits 
Et cela me fit mal, 

Sous ces traits célestes, tes propres traits 
De ne pas reconnaître. 

Que me fait l'éclat de Dieu tout-puissant, 
Le saint Paradis ! 

J'ai transporté les passions terrestres 
Là-bas en mon cœur : 

—, 46 — = 



AMOUR ET INTIMITES 



J'y caresse encore un rêve bien cher 
Et partout le même ; 
J'éprouve désirs, peines, jalousies, 
Tout comme autrefois. 

Qu'une haleine étrangère effleure 
Tes joues si pures, 
Mon âme dans une douleur muette 
Tressaille toute ; 

Arrive-t-il que tu murmures en dormant 
Le nom d'un autre, — 
Tes paroles coulent toutes brûlantes 
En moi comme du feu. 

Tu ne dois pas en aimer un autre, 
Non, tu ne le dois pas ; 
Par une parole sacrée à un mort 
Tu es liée. 

Hélas! Tes terreurs, tes prières, 
A quoi servent-elles? 
Tu le sais, de paix et d oubli 
Je n'en veux pas, moi ! 

Viskovatov ne doute pas que cette poésie ait été inspi- 
rée au poète par son amour pour Barbe Lopoukhina. 
L'idée de faire aimer et souffrir les amants par delà la 
tombe est de celles qu'exprime volontiers le romantisme 
allemand ; L. a souvent exploité ce thème poétique. 
Cf. n 05 28 et 30. Cette pièce a été mise en musique par 
César Cui. 

21. Est riëtchi... 1841. I, 54. 

Il y a des paroles dont le sens 
Est obscur ou insignifiant, 
Mais sans être ému 
On ne peut les entendre. 

= 47 — = 



LERMONTOV 

Comme leur accent est plein 
De la folie du désir ! 
En elles, les larmes des séparations, 
En elles, le frémissement des rendez- vous. 

Il n'aura pas d'écho 
Parmi le bruit du monde, 
Ce mot qui naquit 
De la flamme et de la lumière ; 

Mais à l'église, au combat, 
En quelque endroit que je sois, 
L'entendant, partout 
Je le reconnaîtrai ; 

Sans terminer ma prière 
Je répondrai à cette voix 
Et je laisserai là le combat 
Pour courir à son appel. 

Une autre rédaction de la même pièce a pour titre : 
Sons magiques. La voix de la bien-aimée a sur l'amant 
un pouvoir merveilleux. Déjà en 1830, le poète chantait 
la puissance des sons : Zvouki, I, 133. Ailleurs, 1, 242, il 
se demande si la voix de celle qu'il aime n'est pas un 
écho du paradis. Voir aussi n° 9. Les harmonies musi- 
cales ont également sur son âme une mystérieuse 
influence. V. O polno oudariat', 1831, I, 235, et cf. A» 
Lirondelle, A. Tolstoï, p. 506. 



22. Justification. Opravdanié. 1841. 1,56. 



Quand ton ami n'aura laissé 
Que les seuls souvenirs 
Des égarements des passions 
A la place d'un nom illustre 

============ 48 = 



== AMOUR ET INTIMITÉS 



Et qu'il dormira insensible dans la terre, 
Ce cœur où bouillonnait le sang, 
Où si follement, si vainement, 
L'amour luttait avec la haine ; 

Quand devant la sentence de tous 
Tu te tairas, courbant la tête, 
Et que l'on te fera une honte 
De ton amour pourtant sans péché, 

Celui qui par la passion et le vice 
A terni tes jeunes ans, 
Je t'en prie, à ce moment-là, 
Ne l'accable pas de cuisants reproches ! 

Devant le tribunal de la foule perfide 
Réponds qu'un Aatre nous jugera, 
Et que le droit sacré de pardonner 
Tu l'as acheté par la douleur. 

Si, comme le pensent les commentateurs, il est fait 
allusion ici à Barbe, il ne semble pas qu'il faille voir des 
« exagérations de langage » (V. Duchesne, p. 85) dans 
des indications de faits, inconnus de nous sans doute, 
mais qui n'étaient pas tous à la louange du poète. 



23. Contrat. Dogovor. 1841. I, 61. 

La foule pourra stigmatiser 
Notre union qu'elle ne comprend pas, 
Tu pourras, victime des préjugés, 
Voir se rompre tes liens de famille, 

Devant les idoles du monde 
Je ne fléchirai pas le genou ; 
Comme toi, je n'ai pour lui 
Ni de forte haine, ni d'amour. 
= -• 49 ======== 



LERMONTOV. 



LERMONTOV 

Comme toi, pris par la joie bruyante, 
Sans avoir d'égards peur personne, 
Je me donne au fou comme au sage, 
Je vis pour mon cœur seul. 

Nous ne prisons pas le bonheur d'ici-bas, 
Nous savons bien ce que valent les gens ; 
Tous deux, nous ne nous trahissons pas, 
Et l'on ne saurait nous trahir. 

Dans la foule nous nous connûmes ; 
Nous nous sommes unis pour nous désunir. 
Notre amour avait été sans joies, 
Les adieux seront sans chagrin. 

Cette pièce, dont le ton de bravade ne surprend pas 
assurément, mais qui pourrait prêter à des suppositions 
désobligeantes pour les mœurs de L., est tout simple- 
ment un remaniement d'une poésie de jeunesse : A celle 
qui m'a séduit (Préléstnitsié), I, 139, 1830. (Il avait 
16 ans !) 



24. Typomnich'-U... 1841. I, 61. 

Te souviens-tu, quand toi et moi 
Nous nous dîmes adieu pour la dernière fois ? 
La salve du soir retentissait, 
Et nous l' écoutions l'âme émue... 
Les lumières alors achevaient de s'éteindre 
Et sur la mer la brume s'amassait ; 
Le coup avec effort se propagea 
Et soudain mourut dans l'étendue . 

Ayant achevé le travail du jour, 
Bien souvent je songe à toi; 
Errant auprès des flots déserts, 
J'écoute les salves du soir. 

— 50 = 



= AMOUR ET INTIMITES 

Et pendant que, déferlant comme de blanches vagues, 
Leurs coups successifs m'assourdissent, 
Je pleure, l'ennui me consume, 
Je souhaite de mourir comme eux. 

Boldakov voit dans ce morceau une imitation de la 
manière de Thomas Moore dans ses Mélodies irlan- 
daises. 

25. Iz-podtaïnstvennoi... poloumaski. 1841. 1,62. 

Sous le loup froid, mystérieux, 
J'ai entendu ta voix, consolante comme un rêve, 
Tes yeux ensorceleurs m ont tout illuminé, 
Et j'ai vu le sourire sur tes lèvres mutines. 

Sous la gaze légère malgré moi j'ai surpris 
Et des joues virginales et la blancheur d'un cou ; 
Oh ! bonheur ! Je vis une mèche rebelle 
Échappée au flot des boucles, ses sœurs. 

Et ma fantaisie alors a dessiné 
Sur ces légers indices le portrait de ma belle, 
Et depuis lors une vision immatérielle 
Habite dans mon âme : je la caresse et l'aime. 

Et toujours il me semble que ces mots pleins de vie, 
Je les ai entendus un jour au temps passé ; 
Et quelqu'un me murmure qu'après cette rencontre 
Nous devons nous revoir, comme de vieux amis. 



26. Le Songe. Son. 1841. I, 68. 

Sous la chaleur de midi, dans une vallée du Daghestan, 
Du plomb dans la poitrine, je gisais immobile ; 
Ma profonde blessure était fumante encore, 
Goutte après goutte mon sang s'en écoulait. 

= 51 — 



LERMONTOV ■ , 

J'étais étendd seul Sfir le sable de la vallée ; 
Des rochers escarpés se pressaient tout autour, 
Et le soleil brûlait leurs cimes jaunes 
Et me brûlait aussi, mais je dormais d'un sommeil de mort. 

Et je vis en rêve, tout étincelant de feux, 
Un festin du soir au pays de mes pères ; 
Parmi des jeunes femmes, couronnées de fleurs, 
Une causerie joyeuse roulait à mon sujet. 

Mais, sans se mêler aux joyeux propos, 
Uue seule était assise là, toute pensive, 
Et dans un triste rêve sa jeune âme, 
Dieu sait pourquoi, était plongée. 

En songe elle voyait la vallée du Daghestan ; 
Dans cette vallée gisait un corps connu d'elle, 
Dans la poitrine, fumant encore, la blessure noircissait, 
Et le sang s'écoulait en un filet déjà figé. 

Vladimir Soloviev, à propos de cette pièce, parle des 
côtés mystérieux et troublants de l'âme de L. Il est certain, 
en tout cas, que toute sa vie le poète a eu la hantise de sa 
fin prématurée et tragique. Le tableau sanglant ici décrit 
a été vécu. Voir dans Valêrik les impressions de guerre 
rapportées et particulièrement la mort du capitaine (1, 46) . 



27. Le Rocher. Outess. 1841. I, 69. 

Un nuage d'or avait passé la nuit 
Sur le poitrail d'un rocher géant. 
Le matin de bonne heure il reprit sa course, 
S'ébattant gaiement dans l'azur. 

Mais une trace humide est restée 
Au sein ridé du vieux rocher. 

Il est maintenant solitaire ; enfoui dans ses pensées, 
Il pleure doucement dans la solitude. 

-= 52 = 



- ■ AMOUR ET INTIMITES 

Le sens caché de ces vers est dans le sentiment dou- 
loureux que l'amour est éphémère et l'union parfaite des 
âmes, impossible. Le symbole poétique, le mouvement 
général, le rythme ont été évidemment suggérés au 
poète par ia poésie de Heine : Un pin se dresse soli- 
taire (Bach der Lieder, Lyrischer Intermezzo, n° 33), 
que d'ailleurs il a traduite lui-même dans le Pin (Sosna), 
I, 40. Cf. Duchesne, p. 240, 241. 



28. Oni lioubili droug drouga... 1841. I, 69. 
[Imité de Heine. 

Sic liebten sich beide, doch kciner 
Wolit'es de.n Andcrn gestehn... (Hbimb) (l). 

Ils s'étaient aimés si longtemps, si tendrement, 
Avec une tristesse profonde, une passion violente cl 

folle ; 
Mais, comme des ennemis, ils évitaient les aveux et les 

rendez- vous, 
Et leurs rares propos étaient vides et froids. 

Ils s'étaient séparés avec une peine muette et fière 
Et l'image chérie ne se montrait plus que rarement dans 

leurs songes ; 
La mort vint : au delà du tombeau ils se revirent ; 
Mais, dans ce monde nouveau, ils ne se reconnurent 

plus. 

(1) Heine, Bach der Lieder (Die Heimkehr, n° 35). Voici la 
traduction de la pièce de Heine : « Us s'aimaient tous deux, 
mais aucun ne voulait l'avouer à l'autre ; ils se regardaient 
avec tant de haine quiis auraient voulu mourir de leur 
amour. Ils se séparèrent enfin et ne se revirent que de 
temps en temps en songe ; ils étaient morts depuis long- 
temps et ils le savaient à peine eux-mêmes ». 
:^ 53 



LERMONTOV » 

Les deux derniers vers traduisent très inexactement 
le texte allemand ; mais ils rappellent une idée poétique 
que L. avait déjà développée dans V Amour d'un mort 
(V. n° 20). 

29. Niet, ne tébia takpylko ia lioubliou. 
1841. I, 74. 

Non, ce n'est pas toi que j'aime si ardemment, 
Ce n'est pas pour moi que brille ta beauté, — 
Ce que j'aime en toi, ce sont mes peines passées 
Et ma jeunesse évanouie. 

Quand parfois je te contemple, 
Dans tes yeux plongeant un long regard, 
Un entretien mystérieux m'occupe, 
Mais ce n'est pas à toi que je parle en mon cœur. 

Je parle à l'amie de mes jeunes ans, 
Dans tes traits je cherche d'autres traits, 
Dans tes lèvres vivantes, des lèvres dès longtemps 

muettes, 
Dans tes yeux, le feu de regards éteints. 

L'accent profond de passion indestructible qui anime 
cette pièce a fait penser qu'elle s'adresse, comme 
plusieurs autres où le ton est le même, à Barbe Lopou- 
khina que, par une fiction poétique, L. pouvait repré- 
senter comme morte. On y peut reconnaître encore la 
manière de Heine, dans V Intermezzo. 



30. Vykhojou odin ia na dorogou. 1841. I, 74. 

Je m'avance seul sur la route : 
Au travers de la brume brillent les cailloux du chemin; 
La nuit est paisible ; la solitude écoute Dieu 
Et l'étoile s'entretient avec l'étoile. 

— ■ •'..*' ',,,■ —- *= 54 — 



================ AMOUR ET INTIMITES 

Dans le ciel, spectacle auguste et merveilleux ! 
La terre dort dans un rayonnement bleuâtre. . . 
Pourquoi suis- je si douloureux, si accablé? 
Attends-je quelque chose ? Regretté-je quelque chose? 

Delà vie je n'attends plus rien, 
Et du passé je ne regrette rien ; 
Je cherche la liberté et le repos, 
Je voudrais trouver l'oubli et m'endormir,... 

Mais non pas de ce sommeil froid du tombeau... 
Je voudrais pour toujours m'endormir, de façon 
Que sommeillent en mon cœur les forces de la vie, 
Que, respirant, mon sein doucement se soulève ; 

Je voudrais que nuit et jour, charmant mon oreille, 
Une douce voix vînt me parler d'amour , 
Que sur ma tête, éternellement vert, 
Un sombre chêne s'inclinât en bruissant. 

Cette « méditation », si remplie d'apaisement et comme 
baignée de sérénité, donne des indices sur l'état d'esprit 
de L. la dernière année de sa vie. Il semble s'être déta- 
ché de plus en plus de son amertume. Est-ce sous lin- 
fluence de Heine ? Dans cette pièce encore on peut saisir 
de lointaines analogies avec la poésie Der Tod, das ist 
die kùhle Nacht (Buch der Lieder. Die Heimkehr, 
n° 89). Revien.t encore ici le thème poétique développé 
déjà dans V Amour d'un mort (n° 20). 



55 



II. - LA RUSSIE ANCIENNE 
ET LE MONDE CONTEMPORAIN 



31. Les deux géants. Dva vélikana. 1832. I, 4. 

Sous son bonnet d'or fondu 
Le vieux géant russe 
En attendait chez lui un autre, 
Venu de contrées lointaines. 

Au delà des monts, des vallées, 
On en racontait sur son compte, 
Et de se mesurer front à front 
Ils en avaient envie ne fût-ce qu'une fois. 

Menaçant, avec ses armées, 
Ce brave de bien fraîche date, 
Vint porter une main téméraire 
Sur la Couronne de son ennemi. 

Mais souriant d'un air fatal, 
Le preux russe lui répondit, 
Le regarda, secoua la tête ;... 
L'audacieux poussa un cri et tomba ! 

Mais il tomba dans une mer lointaine 
Sur un rocher de granit inconnu, 
Là où la tempête, dans l'étendue, 
Mugit au-dessus de l'abîme. 

Cette petite pièce se rattache à toute une série de 
poésies où L. a chanté la campagne de 1812 et priaci- 

56 r- 



.. RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 
paiement Napoléon à Sainte-Hélène. Dès 1829, il écrit 
le fragment : Napoléon, I, 98. En 1830, nouveau frag- 
ment sur Napoléon, I, 154, et YÉpitaphe à Napoléon, 
I, 155. En 1831 : Sainte- Hélène,!, 212. Dans ces œuvres 
de jeunesse se trouvent en germe les grandes compo- 
sitions : le Vaisseau fantôme (n° 42) et la Dernière 
Demeure (n° 44). 



32. Opiat\ narodnyévitii... 1335. I, 270. 

Voilà encore, défenseurs des peuples, 
Que pour l'affaire terminée de la Lithuanie, 
Contre la gloire hautaine de la Russie 
Vous vous dressez en menant grand bruit !(1). 
Déjà, de son verbe puissant, le poète (2) 
Vous a châtiés, s'éveillant dans une gloire nouvelle 
D'un sommeil prolongé, 
Et du voile de la réprobation (3) 
Il a recouvert vos noms. 

Que signifie cela? Est-ce arrogant défi, 
Furieux appel à la bataille ? 
Est-ce la voix de la haine inquiète, 
Le cri de l'impuissance exaspérée ? 
Oui, la vipère de la haine astucieuse 
Vous ronge ; vous êtes offusqués 
Par la majesté de notre aurore ; 
Vous ne pouvez voir le soleil de Dieu 
Derrière le soleil du tsar russe ! 

(1) Viskovatov prétend que L. répond ici à un journaliste 
français, qui en 1835 avait soulevé de nouveau dans la 
presse la question des rapports entre la Pologne et la 
Russie. 

(2) Pouchkine. 

(3) V. Ne vier' sebié (n° 39) : le Voile de l'oubli. 

— 57 = 



LERMONTOV :=========^^ 

Dès longtemps habitués à vous jouer 
Des couronnes et des respects, 
Vous pensez de vos mains souillées 
Salir son étincelante couronne. 
Tout ce qui est grand et noble 
Dépasse votre intelligence, votre nature; 
Vous n'avez pas compris qu'un bouclier terrible 
D'amour et d'orgueil national 
Protège cette couronne contre vous ! 

Pauvres insensés! vous avez raison : 
Nous sommes étrangers à la fausse honte ; 
C'est ainsi, quand il s'agit de gloire, 
Le peuple et le tsar toujours sont indissolublement unis. 
Aux ordres d'une autorité bienfaisante 
Nous nous soumettons humblement, 
Et nous avons foi en notre tsar, 
Et nous défendrons tous obstinément 
Son honneur comme le nôtre propre ! 

Mais l'honneur de la Russie est inattaquable, 
Et le monde, en riant, vous écoute ! 
Ainsi aux 'époques guerrières de Rome, 
Aux jours solennels des victoires, 
Quand Fabricius menait le triomphe, 
Et que retentissaient dans la capitale 
Les cris reconnaissants de l'enthousiasme, 
On voyait courir derrière le char étincelant, 
Tout seul, un calomniateur à gages ! 

Sous une forme qui n'est pas exempte d'une rhéto- 
rique déclamatoire que l'on taxerait de juvénile si l'on 
ne savait qu'il l'a toujours assez goûtée (voir plus loin 
ses pièces imitées de Barbier), L. reprend les invectives 
que Pouchkine, en 1831, lors de la prise de Varsovie, 
. = 58 _ 



= RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 
adressait Aux calomniateurs de la Russie. L'imitation 
est directe. Il faut noter, en tout cas, Tardent patriotisme 
qui anime le poète et dont on rencontrera encore des 
exemples. Les protestations de loyalisme dynastique 
dont la pièce est remplie ont paru assez sincères pour 
que Raiévski, compromis avec son ami dans l'affaire de 
la poésie Sur la mort de Pouchkine, pût invoquer, 
dans sa déposition, ce témoignage. 



33. La Roussalka. 1836. I, 5. 

Une roussalka (1) nageait dans la rivière bleue, 
Éclairée par la pleine lune ; 
Elle s'efforçait de faire jaillir jusqu'à la lune 
L'écume argentée des flots. 

Bruyante et bouillonnante, la rivière berçait 
Les nuages qui s'y reflétaient; 
La roussalka chantait et le son de sa voix 
Montait jusqu'aux hautes berges. 

La roussalka chantait : « Là-bas, dans mon domaine, 
Se joue une vague lumière ; 
Là s'ébat le troupeau doré des poissons, 
Là sont des villes de cristal. 

Là, sur un oreiller de sables brillants, 
A l'ombre d'épais roseaux 

Dort un vitiaz (2), prisonnier de mes flots jaloux, 
Dort un vitiaz d'un pays étranger. 

(1) Dans les légendes russes, la roussalka est une sorte 
d'ondine, avec de longs cheveux verts, qui nage à la surface 
des fleuves. La nuit venue, elle attire les passants et les 
entraîne dans son palais, au fond des eaux. 

(2) Un chevalier, un preux des temps légendaires. 

= 59 — __ 



LERMONTOV — — 

Avec les anneaux bouclés de ses cheveux de soie 
Nous aimons à jouer dans l'ombre des nuits, 
Bien souvent à minuit nous avons baisé 
Le beau garçon au front et aux lèvres ; 

Mais, je ne sais pourquoi, sous nos baisers brûlants 
ïi reste muet et froid, 

Il dort, et quand sa tête repose sur mon sein, 
Il ne soupire ni ne murmure en rêve !... » 

Ainsi chantait la roussalka sur la rivière bleue, 
En proie à une langueur qu'elle ne comprenait pas ; 
Tandis que, toujours bondissante, la rivière berçait 
Les nuages qui s'y reflétaient. 

Cette pièce se rattache au genre des ballades qu'affec- 
tionne le romantisme allemand ou russe. L'insensibilité 
du vitiaz aux agaceries de la roussalka est tradition- 
nelle. Cf. Mtsyri (n° 53). strophe XXIII. 



34. Le Gladiateur mourant. Oumiraiouchtchii 
gladiator. 1836. I, 7. 

I see before me the gladiator lie... 
Byron (i). 

L'insolente Rome exulte... Solennels, crépitent 
Les bravos dans la vaste arène, — 
Et lui, atteint à la poitrine, silencieux, il est étendu, 
Dans la poussière et le sang ses genoux glissent, 
Et son œil trouble en vain demande grâce... 
L'orgueilleuse favorite et son flatteur, le sénateur, 
Couvrent d'éloges la victoire et la honte... 
Qu'importe aux grands et à la foule un gladiateur 

terrassé ? 
Il est méprisé et oublié... comme un acteur sifflé ! 

(1) Childe i/aro/rf, chap. IV, strophe CXL, levers. 

.-».,■' ' . y" =£ 60 =■ - 



— RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Et son sang coule ; ses derniers instants 
S'enfuient, l'heure est proche... Voilà comme un trait de 

lumière 
Qui illumine son âme... Devant lui, c'est le Danube qui 

bruit... 
Et sa patrie s'épanouit, — le pays de la vie libre ; 
Il voit le cercle de la famille, abandonnée pour le 

combat, 
Son père, qui frotte ses mains gourdes 
Et réclame près de lui le soutien de sa faiblesse... 
Ses enfants qui jouent, — ses enfants bien-aimés ! 
Tous attendent qu'il revienne chargé de butin et de 

gloire... 
C'est en vain : pitoyable esclave, il est +ombé, comme 

la bête des bois, 
Jouet passager d'une foule insensible... 
« Adieu, Rome corrompue ! Adieu, ôma terre natale ! » 



N'es-tu pas de même, ô monde européen ! 
Autrefois l'idole des rêveurs ardents, 
Tu penches vers le tombeau ta tête non glorieuse, 
Épuisé dans la lutte des doutes et des passions, 
Sans foi, sans espérances, objet d'amusement pour les 

enfants, 
De risée pour la foule toute à la joie bruyante. 

Toi aussi, avant de mourir, tu as tourné les yeux, 
Avec un profond soupir de regret, 
Vers ta jeunesse radieuse, débordante de forces, 
Que depuis longtemps, pour le poison de la civilisation, 
Pour le luxe hautain, insoucieux , tu as oubliée. 
S'ef forçant d'étouffer tes dernières douleurs, 
Tu écoutes avidement et les chants du passé, 

= 61 -= = 



LERMONTOV - 

Et les traditions enchanteresses des temps chevaleres- 
ques, 
Songes irréalisables créés par l'ironie des flatteurs (1). 

Le Gladiateur mourant est imité de Byron (Childe 
Harold, chap, IV, strophes 140 et 141). A ce développe- 
ment qui n'a rien de très original, L. a soudé, d'une 
façon assez artificielle, deux strophes où il jette l'ana- 
thème à la vieille civilisation de l'Europe. Déjà dans 
Ismaïl-Bey (1832), décrivant un voyageur étranger, un 
tcherkesse, il ajoute : « Mais malheur, malheur à lui, si, 
tenant compte des idées des gens sévères, il se laisse 
gagner, dans l'Europe où l'on étouffe, par la perversion 
et le poison de la civilisation. » Dans la suite, plusieurs 
fois encore, le poète a pris ce ton de satire, s 'attaquant 
plus particulièrement à la société de son temps. Ces 
invectives adressées au « monde européen » pourraient 
faire supposer que L. était tout acquis aux idées des 
Slavophiles, si l'on ne savait d'autre part qu'il fut 
toujours assez indifférent à toute espèce de parti ou 
d'école. 

(1) Ces derniers vers semblent faire allusion à l'école 
romantique qui a cherché dans le Moyen Age des sources 
nouvelles d'inspiration. 



62 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 



35. Sur la mort de Pouchkine. Na smert' Pouch- 
kina. 1837. I, 12. 

Vengeance, ô roi ! vengeance ! 
Je tombe à tes pieds : 
Sois juste et punis le meurtrier, 
Que son supplice jusqu'aux siècles les plus reculés 
Annonce à la postérité ton jugement équitable, 
Que les scélérats voient en lui un exemple. 
Extrait d'une tragédie m. 

Il est mort le poète, esclave de l'honneur, 
Il est tombé, calomnié par la rumeur publique, 

(1) Cette épigraphe, que nous avons retraduite en fran- 
çais, est tirée d'une traduction russe assez libre du Vences- 
las de Rotrou « retouché par M. Marmontel » (1764). L'au- 
teur en est resté inconnu (Efrémovcite un nommé Gendre). 
Voici les vers de Marmontel (acte IV, se. VI) : 

Cassandre. 
Grand Roi, de l'innocence auguste protecteur, 
Et des sanglants forfaits ardent persécuteur, 
Soyez Roi, soyez père, et d'un juge inflexible 
Donnez, donnez au monde un exemple terrible. 
Vengez-vous, vengez-moi. 

L'épigraphe en question a eu, en dehors de Russie, une 
fortune singulière. Le traducteur allemand de L., Boden- 
stedt, s'est avisé, on ne sait pourquoi, d'amalgamer à la 
pièce elle-même l'épigraphe, et il a fait cet amalgame à la 
fois au commencement et au milieu ; si bien que les cris de 
vengeance de Cassandre ont pris tout à coup une importance 
considérable. Survient ensuite Saint-René Taillandier qui, ne 
lisant pas autre chose que l'allemand de Bodenstedt, se croit 
obligé d'amplifier encore les choses. Il invoque les souve- 
nirs de Colomba : « Ecoutez : quels accents ! quelles clameurs ! 
Jamais la ballata corse sur le cercueil d'un ami n'a poussé 
de pareils cris ». Dans la suite, tous ceux qui ont vécu sur 
l'article de Saint-René Taillandier lui ont naturellement 
emboîté le pas. 

— 63 — 



LERMONTOV 



Le plomb dans la poitrine, assoiffé de ven- 
geance, 

En inclinant sa tête altière. 

Elle n'a pu supporter, l'âme du poète, 

La souillure de mille petits affronts ; 

Il s'est levé contre les préjugés du monde 

Seul, comme toujours, et le voilà tué ! 

Tué!... A quoi bon maintenant les sanglots, 

L'inutile chœur des vains éloges, 

Le pitoyable balbutiement des excuses ! 

L'arrêt du destin s'est accompli... 

N'est-ce pas vous les premiers qui avez si longtemps 
persécuté 

Son libre, merveilleux génie, 

Et par jeu avez réveillé 

L'incendie presque ignoré ? 

Eh bien! réjouissez- vous... Vos derniers 

Outrages, il ne put les supporter. 

Il s'est éteint, comme un flambeau, l'étonnant 
génie, 

Elle s'est fanée, cette couronne triomphale. 

Son assassin froidement 

A porté le coup ! . . . Nul espoir ! 

Son cœur insensible bat régulièrement, 

Dans sa main le pistolet ne tremble pas... 

Quoi d'étonnant à cela? Venu de loin, 

Comme des centaines d'autres vagabonds, 

En quête de fortune et d'honneurs, 

Il fut lancé chez nous par un coup du destin ; 

Le rire aux lèvres, il méprisait impudemment 

Les lois et les mœurs d'une terre étrangère (1) : 

Il ne pouvait pas épargner notre gloire, 



(1) Texte de Vvedenski. 

= 64 



RUSSIE ANCIENNE El MONDE CONTEMPORAIN 
Il ne pouvait comprend] 

e quoi il lovait la D 
Et il est mort et la tombe le -aide. 
Comme | | 

Qu'il a ( ha 

Frappe comme h. D împite-. 

Po urq uoi uni les p 

simple amitié. 
A-t-il 

enflammée » 

Pourquoi a-t-ii tendu la nais » d 

;rs? 
Pourquoi a-t -il ont a et à des caresses 

menteuse*, 

Lui qui, dèa ses jeunes auno 

Ils lui ont enlève sa l ouronuc et ( 

autre, 
Celle-ei d opines, entre 
sur 

I llement 
Ont Ml ni... 

ktfl fuient enq 
Par les insidieux ba . dnnbec; nir, 

Et il est mort avee une profonde soit de 
geance, 

faranoea déçoes... 

(i) Co mm e on le sait. L'adverseâi t son 

optii du beroo de I V 

latadeOf d< 

lu duel, v 
1. p. 197. 
(2) Lenski, dans Eu^cne Oméguuu. 

i 6S ============================== 

5 



LERMONTOV -- — 

Ils se sont tus, les accents des merveilleux chants, 
Ils ne résonneront plus désormais ; 
La demeure du chanteur est étroite et sombre 
Et ses lèvres sont scellées à jamais. 



Quant à vous, insolents descendants 
De pères bien connus par leur bassesse fameuse, 
Vous qui, sous votre talon servile, avez foulé les débris 
De familles que les jeux du sort avaient éprouvées ! 
Vous qui, en foule avide, entourez le trône, 
Bourreaux de la liberté, du génie et de la gloire, 
Vous vous cachez à l'ombre de la loi ; 
Devant vous, justice et droit, que tout se taise !... 
Mais il est, il est un tribunal divin, champions du vice, 
Il est un tribunal terrible : il attend, 
Il est insensible au son de l'or, 
Les pensées, les actions, il les connaît d'avance. 
En vain alors vous aurez recours à la calomnie, 
Elle ne vous servira plus désormais, 
Et vous ne laverez pas de tout votre sang noir 
Le sang loyal du poète ! 

Les circonstances qui ont entouré la composition de 
cette pièce fameuse sont très connues. Notons seulement 
que l'épigraphe n'a été ajoutée par le poète qu'après 
coup, alors que le bruit soulevé semblait avoir disposé 
l'empereur à intervenir pour punir les coupables. Cette 
circonstance en précise le caractère. Quant à la dernière 
partie, elle fut écrite par L. sous le coup de l'indi- 
gnation, à la suite d'une discussion avec son cousin 
Nicolas Arkadiévitch Stolypine, qui trouvait conforme 
à l'honneur la conduite de Dantès. N'est-il pas permis 
de voir dans cette diatribe contre de puissantes familles 

66 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

L'écho de le fils de loff 

sans fortune loin i 1 mies 

subies autrefois de Il p H de Ul hautaine N ■ Arsenieva, 

naturellement, IV 
de 1^- courut longtemps sous le manteau, sans affronur 

l'impresaknt G u-ut dans 

les Biblv et sans la detl 

e. Elle ne fut imyrmi. qu • dans 

L'édition de Doodj kkmé t ta 1^60. 

rodino 183 !. 14. 

ss Dis d€ 

Que Moscou, ravagée pu 1 ; 

Fut 1: 

n y • )A\ de beiks bataillea? 

Oui, . 

tsaie 
Se souvirnt de la Journée de Boi 

— Oui. c'étaient des hommes, i temps, 

la race d . ui 

La chaîne ne le m ts : 

I peu reviurer. itaille... 

Si telle n'eut ete la 
Ils n'auraient pas rendu Mqm 

Longtemps, silencieux, nous avions reçu 
On en avait assez, on voulait se batt' 

\i 
« Do'eat-CC qu'on Ealfl d -ton prendre ses quar- 

tiers d'hiver? 
M'est a\ i l que nos chef 

ter les beaux uniformes d ; l'ennemi 
Sur les baïonnettes russe 

67 



LERMONTOV --= 

Et voilà qu'on rencontra une vaste plaine : 
Ah ! Il y avait de la place pour s'en donner tout à son 

aise ! 
On construisit une redoute. 
Ce que les nôtres ont l'oreille au guet l (1). 
A peine le petit jour éclaire-t-il les canons 
Et les cimes bleues de la forêt 
Que les Français, tous, sont là. 

Je bourrai ma pièce bien à fond 
Et pensai : Tu vas être bien servi ! 
Attends un peu, « Moussiou » mon ami! (2). 
Plus moyen de tergiverser, il va falloir en découdre ; 
Nous allons foncer, solides comme un mur, 
Nous allons offrir notre tête 
Pour notre patrie ! 

Pendant deux jours on a tiraillé. 
Mais tout cela c'était de la plaisanterie. 
Nous attendions le troisième jour. 
Et partout on entendait dire : 
« Il est temps d'employer la mitraille ! » 
Et voilà que sur le champ de carnage terrible 
L'ombre nocturne est descendue. 

Je me couchai pour sommeiller sur mon affût. 
Et l'on entendit jusqu'à l'aurore 
Le Français qui faisait bombance. 
Mais chez nous le bivouac en plein air était calme : 
L'un nettoyait son shako tout abîmé, 
L'autre aiguisait sa baïonnette en grommelant furieux, 
En mordillant sa longue moustache. 

(1) Il y a dans le texte russe une expression proverbiale 
usuelle qui signifie en mot à mot « avoir les oreilles 
dressées sur la tête », comme le chien ou le lièvre au 
aguets. 

(2) « Monsieur », dans le langage du vieux grognard. 

= 68 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Et le ciel s'était à peine éclairé, 
Que soudain avec fracas tout s'est ébranlé ; 
Rang par rang, il en défilait ! 
Notre colonel, c'était un fameux lapin : 
Bon serviteur du tsar, un père pour les soldats... 
Oui, c'est bien dommage : frappe a mort, 
Il dort dans la terre humide. 

Il nous a dit, les yeux etincelants 
« Mes enfants ! Moscou n'est-elle pas derrière 

nous? 
Mourons donc sous les murs de Moscou, 
Comme nos frères savaient mourir I * 
Et nous avons fait la promesse de mourir, 
Et notre serment d'être fi.tcles. nous l'avons tenu. 
Nous, au combat de Borodino. 

Ah ! ce fut une belle journée ! Dans les tourbillons de 

flllVi 

Les Français s'ébranlèrent, mies nuées d'ora 
Et toujours contre la redoute. 
Uhîans avec leurs flammes éclatantes, 
Dragons avec leurs queues de cheval, — 
Tous ont passé devant nous, 
Tous, ils étaient la. 

Vous nen verrez jamais de pareilles batailles!... 
Les drapeaux déployés faisaient partout des ombres, 
Le feu brillait dans la fumée ; 
L'acier grinçait, la mitraille sifflait, 
Le bras des combattant; était las de frapper, 
Et les boulets, volant dans l'air, étaient gênés 
Par la montagne des cadavres sanglants. 

Ah! il a bien su ce jour-la, l'ennemi, 
Ce que c'est qu'une bonne bataille russe, 
Notre bon combat, à la force des bras!... 
La terre en tressaillait, comme nos poitrines ; 



Lermontov — — 

Se mêlaient en chaos chevaux et soldats ; 
Et les salves que tiraient mille pièces 
Se fondaient en un même cri prolongé... 

Et la nuit vint. Tous étaient prêts 
A engager au matin un nouveau combat 
Et à tenir jusqu'à la fin... 
Mais voilà que résonnent les tambours 
Et les mécréants se retirent (1). 
Alors, nous, de compter nos blessures, 
De compter les camarades. 

Oui, c'étaient des hommes, ceux de notre temps. 
C'était une race puissante, hardie : 
C'étaient des héros, pas comme vous ! 
La chance ne leur sourit pas : 
Bien peu revinrent de la bataille... 
Si telle n'eût été la volonté de Dieu, 

Ils n'auraient pas rendu Moscou ! 

L'idée première chez L. de composer un poème sur la 
bataille de Borodino remonte à 1830. Il en a tracé en 
effet, à cette date, une première esquisse : le Champ de 
bataille de Borodino (I, 200), qu'il est intéressant de 
comparer avec la version définitive. La plupart des 
éléments de la seconde version existent déjà dans la 
première ; mais, malgré cela, quel changement, quand 
il reprend le sujet en 1837 ! Ce qui était vague et froid 
s'anime et se colore. Il est probable que pour Borodino 
le poète a puisé aux sources populaires des chants oraux 
du cycle de Napoléon. La forme en est apparentée à 
celle des ballades romantiques. 

(1) Dans le texte : « les Musulmans », c'est-à-dire les Fran- 
çais, non orthodoxes. 



70 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

37. Chant en l'honneur du tsar Ivan Vassilié- 
vitch, dujeune opritchuik et du hardi marchand 
Kalachnikov. — Piesna.... 1837. II, 3. 

Gloire soit à toi, ô tsar Ivan Vassilieviteh ! (1). 
C'est sur toi que nous avons compose notre chant, 
Sur ton opritchnik favori (2), 
Et sur le hardi marchand Kalachnikov ; 
Nous l'avons compose sur le mode ancien. 
Nous l'avons chante au son des -oussli (3), 
Et nous l'avons enrichi, nous l'avons eteudu. 
Le peuple orthodoxe s'en diw; ti ssait. 
Et le boiar Matveï Romodanov ,ki 
Nous | une coupe d'hydromel ecumaut. 

Et sa boiarine au blaiu 
Nous présenta sur un plat d'argent 
Une serviette neuve, brodée ût I 
Ils nous régalèrent trois jour,, trois nuits. 
Et ils nous écoutaient toujours, sans jamai - 

lasser. 

(1) La formule qui comnu ik ffl qui est fréqu- 
dans les chanta populaires, signifie en mot à mot : * Hola ! 
Es-tu bien I 

(2) Sur les opritehuiks qui composaient la garde particu- 
lière d'Ivan Vassilievitch ou Ivan le Terrible, voir ; Walis- 
zewski, Ivan le TcmhU\ Paris, 1901. 

(3) Les gousxli (le singulier goufêla n'est pas usité en 
russe), dont il est souvent question dans les anciennes 
annales et dans les bylines, avaient la forme d'une sorte de 
boite plus longue que large, sur laquelle on tendait des 
cordes, ordinairement sept ou huit, à l'aide d'une cheville; 
on en jouait en portant devant soi l'instrument. Voir 
M. M. Ivanov, /s/orna mouzykalnago razxntiia Rossu. Saint- 
Pétersbourg, 1910, t. I, p. 71-76. 

=^ . 71 =z 



LERMONTOV 



Ne brille pas encore au ciel le beau soleil, 
Ne lui font pas encore leur cour les bleus nuages, 
Que déjà s'asroit à table, la couronne d'or en tête, 
S'assoit le tsar terrible, Ivan Vassiliévitch. 
Derrière lui sont debout les stolniks (1), 
En face, toujours des boiars et des kniaz, 
A ses côtés, toujours des opritchniks ; 
Et le tsar banquette à la gloire de Dieu, 
Pour son contentement et sa joie. 
Souriant, le tsar alors ordonna 
De remplir de doux vin d'outre-mer 
Sonpuisoir doré 
Et de le présenter à ses opritchniks. 

— Et tous ils burent, glorifièrent le tsar. 
Un seul parmi eux, parmi les opritchniks, 

Brave lutteur, audacieux gaillard, 
Au puisoir d'or n'a pas mouillé ses moustaches ; 
Il a baissé vers la terre ses yeux sombres, 
Il a baissé la tête sur sa large poitrine. 
Et dans soi! âme, il songeait profondément. 
Voilà que le tsar a froncé ses noirs sourcils 
Et a planté sur lui son regard perçant, 
On eût dit l'épervier qui des hauteurs du ciel 
Fascine un jeune pigeon à l'aile ardoisée, — 
Et il n'a pas levé les yeux, le jeune lutteur. 

— Voilà que le tsar a frappé la terre de son épieu, 
Et le parquet de chêne aux trois quarts, 

Il l'a transpercé de la pointe de fer, — 
Et il n'a pas bronché, le jeune lutteur. 

— Voilà que le tsar a fait entendre sa voix terrible, 

(1) Les officiers de bouche. 

= 72 " ;, : - : " 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Et il s'est éveillé de son rêve, le hardi garçon. 

« Holà ! toi, notre fidèle serviteur, Kiribiéévitch, 
Caches-tu par hasard une pensée impie ? 
Ou bien es-tu jaloux de notre gloire ? 
Ou bien ton service d'honneur te pese-t-il ? 
Quand la lune se lève. U te réjouissent 

D'y voir plus clair pour errer dans le firmament. 
Et celle qui dans la nue se cache 
Tombe de tout son poids sur la terre... 
C'est mal à toi, Kiribiéévitch. 
De bouder la joie de ton roi : 
N'es-tu pas de la race des Skouratov 
Et n'as-tu pas été nourri dans la famille de Maliouta ?»(1). 

Lors lui répond Kiribiéévitch. 
Courbé jusqu'à la ceinture devant le tsar terrible : 
— Notre maître, Ivan Vassiliévitch ! 
Ne fais pas de reproches à ton esclave indu 
L'incendie du COH&r ne s'éteint pas avec du viu. 
Les noires pensées, nul moyen de les endormir î 
Mais si je t'ai fâché, que ta volonté de roi s'accomplisse : 
Dis de me supplicier, de me trancher la tête... 
Elle est lourde à mes épaules de héros 
Et d'elle-même elle se penche vers la terre humide xn . 

Et lui dit alors le tsar Ivan Vassiliévitch : 
n< Qu'est-ce qui te chagrine donc, mon brave? 
Est-ce ton caftan de brocart qui est usé ? 
Est-ce ton bonnet de zibeline qui est fripe? 
Est-ce ta bourse qui est à sec ? 
Ou est-ce ton sabre bien trempé qui est ébrécM 
Ou bien ton cheval mal ferré boite-t-il? 
Ou fus-tu renversé, à la lutte du poing, 

(1) Sur Maliouta Skouratov, le bourreau du Terrible, voir 
l'ouvrage cité de Waliszewski. 

= 73 - = 



LERMONTOV — — 

Sur la Moskva (1), par un fils de marchand? » 
Alors répond ainsi Kiribiéévitch, 

En secouant sa tête bouclée : 

— « Il n'est pas encore au monde le bras ensorcelé 

Qui m'abattra, ni chez les boiars, ni chez les mar- 
chands ; 

Mon argamak,* mon cheval de steppe, est très gaillard ; 

Mon sabre effilé brille comme verre; 

Et les jours de fête, par ta bonté, 

Nous ne sommes pas plus mal vêtu qu'un autre . 

— « Quand bien en selle, sur mon bon cheval, 
Je vais caracoler au delà de la Moskva, 

Bien sanglé dans ma ceinture de soie, 

Quand je retrousse sur le côté mon bonnet de velours 

Bordé de zibeline noire, 

Aux portes de volige s'arrêtent 

Belles filles et jeunes femmes, 

Et elles m'admirent, en chuchotant entre elles ; 

Il n'en est qu'une qui ne regarde ni n'admire, 

Elle se cache sous son voile rayé... 

— « Dans la sainte Russie, notre mère, 

On ne saurait ni chercher, ni trouver pareille beauté. 

Elle marche avec aisance, ainsi qu'un cygne, 

Elle a le regard doux, comme une colombe, 

Elle parle, et c'est le rossignol qui chante (2) ; 

Ses joues vermeilles resplendissent 

Comme l'aurore dans le ciel du bon Dieu ; 

Ses tresses blondes, dorées, 

Entrelacées de rubans aux vives couleurs, 

Lui courent sur les épaules, s'y roulent, 

(1) C'est-à-dire sur la rivière gelée, où se donnent les fêtes 
l'hiver. 

(2) Cf. la pièce : Ona poeî... (n° 4). 

========================== 74 = - — 



■ RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Et semblent baiser son sein blanc (1). 

Elle est née dans une famille de marchands, 

Et son nom est Aliona Dmitrévna. 

— « Quand je la vois, je ne suis plus moi-mêm 
Je laisse tomber mes bras vigoureux, 
Aies yeux hardis s'enténèbrent ; 
Je m'ennuie, je suis triste, tsar vrai croyant, 
De languir ainsi seul dans le monde. 
J'en ai assez des coursiers rapides, 
J'en ai assez des parures de brocart. 
Et je n'ai pas besoin d'avoir des coffres d'or : 
Avec qui maintenant partager mon tn 
Devant qui montrera i-je mon courage ? 
Devant qui me faire gloire de ma panne ?... 
Laisse-moi partir pour les steppes de la Volga, 
Que je mène la vie libre, celle du Coquine. 
Et là-bas je livrerai ma tête ardente, 
Je la livrerai a la pique de l'infidèle; 
Les méchants Tartares se partageront entre eux 
Mon bon cheval, mon sabre effile 
Et ma selle teherkesse de bataille. 
Mes yeux pleins de larmes, le milan k 
Mes os abandonnés, la pluie les lavera, 
Et sans honneurs funèbres ma cendre misérable 
Aux quatre vents sera dispersée... » 

Lors Ivan Vassiliévitch, riant, se mit à dire : 
« C'est bien, mon serviteur fidèle ! on s'efforcera 
De soulager ton malheur, ton chagrin. 
Tiens, prends ma bague de rubis 
Et prends aussi ce collier de perles. 

(1) D'ordinaire, les jeunes filles seules portent la tresse. 
Cf. Duchesne, p. 114. Est-ce ce détail qui cause la méprise 
du tsar? Voir ci-après. 

^r 75 - = 



LERMONTOV = — — 

Va trouver poliment une marieuse habile (1), 

Puis envoie ces cadeaux précieux 

A ton Aliona D mitre vna : 

Si tu t'en fais aimer, célèbre la noce, 

Si tu n'es pas aimé, ne t'en fais pas de chagrin » . 

— « Gloire soit à toi, tsar Ivan Vassiliévitch ! 
Il t'a trompé, ton malin serviteur, 
Il ne t'a pas dit la vérité vraie, 
Il ne t'a pas raconté que sa belle 
Dans l'église de Dieu a été unie, 
A été unie à un jeune marchand 
Suivant notre loi, la loi chrétienne... » 

Hardi, camarades, chantez, mais accordez bien vos 

goussli ! 
Hardi, camarades, buvez, mais faites bien votre office! 
Et réjouissez bien notre bon boiar 
Et sa boiarine au blanc visage! 

II 

Derrière son comptoir est assis le jeune marchand, 
Un garçon de bonne mine, Stépan Paramonovitch, 
Qui avait pour surnom Kalachnikov (2) ; 
Il étale ses étoffes de soie, 
Attire les chalands d'une parole aimable, 
Compte et recompte son or, son argent. 
Mais pour lui ce n'est pas un bon jour : 
Les riches seigneurs passent leur chemin, 
Sans jeter un regard dans sa boutique. 
On a déjà sonné les vêpres aux saintes églises ; 

(1) Sur les cérémonies du mariage, voir : Boyer et Spé- 
ranski, Manuel, rem. 44, p. 295. 

(2) Ceci est le nom de famille (familiia) après le nom 
(imia) et la patronymique (ottchestvo). 

- 76 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Derrière le Kreml brille un crépuscule brumeux ; 

Des nuages courent dans le ciel, 

C'est la tourmente qui les chasse, en poussant sa 

plainte ; 
Le vaste quartier des marchands se vide. 
Stepan Paramonovitch ferme 
Sa boutique d'une porte de chêne 
Et d'une serrure allemande à ressort ; 
Son méchant chien grondeur, aux fortes dents, 
Il l'attache à sa chaîne de fer. 
Et il s'en est allé chez lui, pensif, 
Retrouver sa jeune femme, par delà la Moskva. 

Et le voilà qui arrive dans sa haute maison, 
Et il est bien étonné, Stépan Paramonovitch : 
Sa jeune femme n'est pas là pour l'accueillir, 
La table de chêne n'est pas couverte d'une blanche 

serviette, 
Et la chandelle devant l'Image à peine brûle. 
Et il appelle sa vieille servante : 
s< Dis-moi, dis donc, Erémiéevna, 
Où donc s'en est allée, s'est cachée 
Aliona Dmitrévna, à une heure si tardive? 
Et mes petits enfants chéris, 
S'en sont-ils donnés à courir, à jouer, 
Et se sont-ils couchés de bien bonne heure ? » 

— s< Mon maître, Stépan Paramonovitch ! 
Je vais te dire une chose bien étrange : 

C'est que Aliona Dmitrévna s'en est allée aux 

vêpres ; 
Et voilà déjà que le pope et sa jeune popesse en sont 

revenus, 
Ils ont allumé la chandelle, se sont mis à table — 
Et depuis ce temps ta ménagère 
N'est pas rentrée de l'église paroissiale. 

= 77 — 



LERMONTOV - 

Quant à tes petits enf ants* 

Ils ne se sont pas couchés, ils ne sont pas allés jouer, 
Ils ne font que pleurer et ne se calment pas ». 

Et une lourde pensée alors troubla 
Le jeune marchand Kalachnikov* 
Il se met à la fenêtre, regarde dehors f 
Mais dehors la nuit est fort sombre ; 
La blanche neige tombe, s'épand partout, 
Elle balaie la trace des pas. 

Voilà qu'il entend qu'on a heurté la porte dans le 

vestibule, 
Puis il entend des pas précipités ; 
Il s'est retourné, il regarde, — vertu de la Croix ! 
Devant lui est debout sa jeune femme, 
Toute pâle* simplement en cheveux * 
Ses tresses blondes défaites * 
Toutes poudrées de neige et de givre ; 
Elle a le regard trouble, comme une folle ; 
Ses lèvres murmurent des mots inintelligibles. 
« Femme, femme, où donc as-tu été rôder? 
Dans quelle maison, sur quelle place, 
Pour avoir ainsi les cheveux épars$ 
Pour que ta robe soit toute déchirée ? 
Tu as fait la fête, tu as banqueté, 
N'est-ce pas, avec ces fameux fils de boiars?... 
Ce n'est pas pour cela que devant les Images saintes, 
Femme, nous nous sommes fiancés tous les deux^ 
Que nous avons échangé des anneaux d'or !... 
Eh bien ! je vais t'enfermer sous serrure de fer, 
Derrière une porte de chêne bien ferrée, 
Pour que tu ne voies plus la lumière de Dieu, 
Que tu ne souilles plus mon nom honorable... » 

En entendant ces mots, Aliona Dmitrévna 
Trembla toute, pauvre colombe, 

= 78 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Palpita, comme la feuille du tremble, 
Versa des larmes amères, bien ainères, 
Aux pieds de son époux s'écroula. 

« Mon seigneur, mon beau soleil, 
Tue-moi, si tu veux, sinon écoute-moi ! 
Tes paroles sont comme un couteau aigu, 
Elles me percent le cœur. 
Je ne crains pas les morts cruelles, 
Je ne crains pas le qu'en-dira-t-on, 
Mais ce que je crains, c'est de te déplaire. 

— ^< Je m'en revenais tout à l'heure des vêpres, 
Toute seulette le long des rues. 

Et voilà que j'entendis comme la neige qui crie ; 

Je me retournai, un homme courait derrière moi. 

Mes jambes alors me manquèrent, 

Je me cachai la tête sous mon voile de soie. 

Mais lui me prit violemment par le bras 

Et me parla ainsi tout bas en un murmure : 

— De quoi donc as-tu peur, ma toute belle? 
Je ne suis pas un voleur, un brigand des bois, 
Je suis au service du tsar, du tsar terrible, 

Je me nomme Kiribiéévitch 

Et je suis de l'illustre famille de Maliouta... — 

— « Je m'épouvantai encore plus qu'avant ; 
Ma pauvre tête s'égara. 

Et il se mit à me baiser, à me caresser, 
Et m'embrassant, il ne cessait de répéter : 

— Réponds-moi, que te faut-il, 
Ma chérie, ma douce amie ? 
Veux-tu de l'or ou des perles? 

Veux-tu de brillantes pierreries ou du brocart de 

couleur ? 
Comme une reine, je veux te parer, 
Et toutes te porteront envie. 

= 79 = 



LERMONTOV 

Mais au moins ne me laisse pas mourir d'une mort 

coupable : 
Aime-moi, entoure-moi de tes bras 
Au moins une fois en signe d'adieu ! — 

— « Et il me caressait, il me baisait ; 
Sur mes joues encore maintenant brûlent, 
En flamme vivante se répandent 

Ses baisers maudits... 

Et les voisines à leur porte regardaient ; 

Tout en riant, elles nous montraient du doigt... 

— « Enfin je m'échappai de ses mains 

Et, éperdue, je courus à la maison à perdre haleine 

Et je laissai entre les mains du brigand 

Mon mouchoir à dessins, cadeau de toi, 

Et mon voile de Boukharie. 

Il m'a déshonorée, outragée, 

Moi, une honnête, irréprochable femme, 

Et que vont dire les méchantes voisines ? 

Et comment me montrer désormais ? 

— « Ne me livre pas, moi, ta femme fidèle, 
Aux outrages de mauvais calomniateurs ! 
Sur qui puis-je compter, sinon sur toi? 

A qui pourrais-je bien demander assistance ? 

Ici-bas je ne suis qu'une pauvre orpheline : 

Mon père déjà est dans la terre humide, 

A ses côtés repose aussi ma mère. 

Quant à mon frère aîné, toi-même le sais bien, 

Il est parti aux pays étrangers sans laisser de nouvelles ; 

Et mon plus jeune frère est un petit enfant, 

Un petit enfant, sans raison encore... » 

Elle parlait ainsi, Aliona Dmitrévna ; 
Des larmes amères elle répandait. 

Stepan Paramonovitch envoie chercher 
Ses deux frères cadets ; 

= 80 -= 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Et ils vinrent, ses deux frères, ils le saluèrent 
Et lui parlèrent en ces termes : 

— « Fais-nous donc savoir, notre frère aîné, 
Ce qui t'est arrivé, surveru, 
Pour que tu aies demandé après nous par la nuit 

noire, 
Par la nuit noire et la nuit de gel. 

« Je vous dirai, mes gentils frères, 
Qu'un grand malheur m'est arrivé ; 
Notre honorable famille a été outragée 
Par le méchant opritchnik du tsar, Kiribiéévitcb ; 
Une pareille offense, l'âme ne peut la souffrir, 
Et le cœur d'un brave ne peut la supporter. 
Demain précisément il y aura lutte à coups de poing, 
Sur la Moskva, en présence du tsar, 
Et je provoquerai alors l'opritchnik ; 
Je me battrai à mort jusqu'à épuisement des forces ; 
Et s'il m'abat, avancez-vous alors 
Et combattez pour la sainte justice. 
N'ayez pas peur, mes gentils frères ! 
Vous êtes plus jeunes que moi, plus frais de force, 
Sur vous moins de péchés se sont amassés, 
Aussi sans doute le Seigneur vous donnera sa grâce. » 

Et ses frères lui firent cette réponse : 

— « Là où le vent souffle dans le ciel, 
Là accourent les nuages dociles ; 
Quand l'aigle ardoisé appelle de la voix 
Dans la sanglante plaine de la bataille, 
Appelle à la curée, au dépècement des morts, 
Vers lui les jeunes aiglons s'empressent de voler ; 
Tu es notre frère aîné, pour nous un second père ; 
Fais comme tu l'entends, comme tu le penses; 

Pour nous, toi, le chef de la famille, nous ne te trahi- 
rons pas ! » 

== 81 — 

LERMONTOV. 6 



LERMONTOV ===== 

Hardi, camarades, chantez, mais accordez bien vos 
goussli ! 

Hardi, camarades, buvez, mais faites bien votre office! 

Et réjouissez bien notre bon boiar 

Et sa boiarine au blanc visage ! 

III 

Sur la grande Moscou, aux coupoles d'or, 
Sur les murailles du Kreml, aux pierres blanches, 
Venant de par delà les forêts lointaines, les collines 

bleues, 
Se jouant çà et là sur les toits de volige, 
Pourchassant les grises nuées, 
La vermeille aurore se lève ; 
Elle a défait ses boucles dorées, 
Elle se lave dans la poussière de neige ; 
Comme une belle fille qui se voit au miroir, 
Elle se mire dans le ciel pur et sourit. 
Pourquoi donc, aurore vermeille, t'es -tu réveillée ? 
Pour quelle réjouissance t'es- tu mise en frais? 

Alors se réunirent, s'assemblèrent 
Les hardis lutteurs moscovites 
Sur la Moskva, pour la lutte du poing, 
Pour s'en payer ce jour de fête, se délasser. 
Et le tsar arriva avec sa droujina, 
Avec ses boiars et ses opritchniks, 
Et il dit de tendre une chaîne d'argent 
Soudée aux anneaux avec de l'or pur. 
On entoura une place de vingt-cinq sagènes 
Pour la lutte d'amateurs en champ clos. 
Et alors le tsar Ivan Vassiliévitch ordonna 
Au héraut de crier à haute et forte voix : 
« Eh î donc, où êtes- vous, braves garçons? 

Venez délasser le tsar, notre père ! 

= 82 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Avancez donc dans le vaste cercle ; 

Qui abattra son homme aura du tsar récompense, 

Et qui sera abattu, Dieu lui fasse merci ! » 

Alors s'avance le hardi Kiribiéévitch. 
Silencieux, il s'incline jusqu'à la ceinture devant le tsar, 
Enlève de ses fortes épaules sa pelisse de velours. 
La main droite au côté 
Il rajuste de l'autre son bonnet incarnat, 
Il attend un adversaire... 
Trois fois on a poussé le cri retentissant, 
Pas même un lutteur n'a bougé de sa place, 
Ils sont là tous debout, et se poussent l'un l'autre. 

Dans l'enceinte l'opritchnik se promène, 
De ces piètres lutteurs il se raille : 

— « Voyez donc comme ils se sont calmés ; je leur 

donne à réfléchir ! 
Ma parole, ce ne sera que jeu de fête, 
Et le vaincu, je le laisserai vivant avec l'absolution, 
Il ne s'agit que de distraire le tsar, notre père. » 

Soudain on voit la foule s'ouvrir 
Et s'avancer Stépan Paramonovitch, 
Le jeune marchand, le hardi lutteur, 
Qui a surnom Kalachnikov. 
Dès l'abord il salue le tsar terrible, 
Puis le blanc Kreml et les saintes églises , 
Enfin le peuple russe tout entier. 
Ses yeux de faucon lancent des flammes, 
Ils regardent fixement l'opritchnik. 
Il se place bien en face de lui, 
Il passe ses gants de combat, 
Il redresse ses puissantes épaules 
Et caresse sa barbe frisée. 

Lors Kiribiéévitch lui parla ainsi : 

— « Dis-moi donc, brave garçon, 

— 83 ^ = 



LERMONTOV - — - ■ . ,,.._,,„■,.,., .,..-,. „ ■ 

De quelle famille, de quelle race es-tu 

Et de quel nom te nomme-t-on, 

Afin de savoir pour qui on célébrera la messe des 

morts, 
Afin que je puisse glorifier ma victoire ? » 

Stépan Paramonovitch répond : 
« On m'appelle Stepan Kalachnikov, 
Et je suis né d'un père honorable, 
Et j'ai vécu, moi, suivant la loi du Seigneur : 
Je n'ai pas outragé, moi, la femme d'autrui, 
Je n'ai pas brigandé dans la nuit sombre, 
Je n'ai pas fui la lumière du ciel... 
Et ce que tu disais est la vérité vraie : 
Pour l'un de nous deux on chantera la messe des 

morts, 
Et pas plus tard que demain, à l'heure de midi ; 
Et l'un de nous deux sera glorieux de sa victoire 
Et festoyera avec ses braves amis... 
Ce n'est pas pour plaisanter, pour divertir les gens, 
Qu'aujourd'hui je t'appelle, fils de mécréant, 
Je t'appelle au combat terrible, à la lutte suprême I » 

En entendant ces mots, Kiribiéévitch 
Eut son visage blanc comme neige en automne ; 
Ses yeux hardis se voilèrent d'un nuage, 
Une glace courut sous ses fortes épaules, 
Sur ses lèvres ouvertes la parole expira... 

Et voilà qu'en silence ils prennent leurs distances, 
La gigantesque lutte commence. 

Lors Kiribiéévitch brandit son poing 
Et frappa le premier le marchand Kalachnikov, 
Et il le frappa en plein dans la poitrine, 
La poitrine du héros craqua sous le choc. 
Il chancela, Stépan Paramonovitch ; 
Sur sa large poitrine il portait une croix de cuivre 

• 84 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Avec de saintes reliques venues de Kiev (1), 

Et la croix se tordit et s'enfonça dans la chair, 

Comme une rosée, le sang dégoutta par-dessous. 

Et Stépan Paramonovitch pensa : 

<c Ce qui doit arriver, arrivera ; 

Je tiendrai jusqu'au bout pour la justice ! » 

Il a repris ses sens, a préparé son coup, 

A réuni toutes ses forces 

Et a frappé son ennemi 

Droit à la tempe gauche, d'un effort violent d'épaule. 

Et le jeune opritchnik gémit faiblement, 
Chancela, tomba mort; 
Il s'écroula sur la froide neige, 
Sur la froide neige, pareil à un pin, 
Pareil à un pin, dans la forêt humide, 
Tranché dans sa racine, dans sa racine résineuse. 
Et ayant vu cela, le tsar Ivan Vassiliévitch 
S'enflamma de colère, frappa la terre 
Et fionça ses noirs sourcils ; 
Il donna l'ordre de saisir le hardi marchand 
Et de l'amener par-devant sa face. 

Alors prit la parole le tsar vrai-croyant : 

— « Donne-moi réponse véridique, en conscience; 
Est-ce de volonté libre, ou bien malgré toi, 
Que tu frappas à mort mon serviteur fidèle, 
Mon meilleur lutteur, Kiribiéévitch ? » 

« Je te le dirai, ô tsar vrai-croyant : 
Je l'ai tué de volonté libre. 
Mais pour quelle raison, à cause de quoi? je ne te le 

dirai pas. 
Je ne le dirai qu'à Dieu seul. 

(1) Où se conservent les tombeaux miraculeux des apôtres 
dans les célèbres grottes (Péchtchery). 

— 85 = 



LERMONTOV 

Fais-moi supplicier, sur le billot je porterai 

Moi-même ma tête pénitente ; 

Seulement ne prive pas mes petits enfants, 

Ne prive pas ma jeune veuve 

Et mes deux frères de ta grâce... » 

— « C'est bien à toi, mon cher enfant, 
Hardi lutteur, fils de marchand, 
D'avoir répondu selon ta conscience. 
A ta jeune femme et à tes orphelins, 
Je donnerai de mon trésor. 
Quant à tes frères, j'ordonne, de ce jour, 
Qu'ils puissent commercer sans payer tribut, en franchise, 
Dans tout le vaste royaume russe. 
Quanta toi, monte de toi-même, mon fils, 
Vers le haut lieu des supplices (1), 
Porte sur l'échafaud ta tête audacieuse. 
J'ordonne d'aiguiser, d'affûter la hache, 
J'ordonne au bourreau de se vêtir, de se parer, 
Je vais faire sonner la grosse cloche 
Pour que les gens de Moscou sachent tous 
Que toi aussi, tu as éprouvé ma grâce... » (2). 

Et voilà que le peuple s'assemble sur la place ; 
La cloche lugubre tinte, résonne, 
Répand partout la funeste nouvelle. 
Sur le haut lieu des supplices, 
En chemise rouge et tablier de couleur, 
Avec sa grande hache bien affilée, 
Et se frottant les bras nus, 
Le bourreau joyeusement va et vient, 
Il attend le hardi lutteur ; 

(1) Le lobnoé mîesto sur la Place Rouge, à Moscou. 

(2) Pour le Terrible, envoyer à la mort c'est faire grâce. 
Les bylines le font souvent parler ainsi. 

- — S6 = = 



= RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Mais le brave lutteur, le jeune marchand, 
A ses frères fait ses adieux : 

« Eh bien, mes petits frères, mes amis par le sang, 
Baisons-nous et embrassons -nous 
Pour la séparation dernière. 
Saluez de ma part Aliona Dmitrévna, 
Dites-lui de ne pas tant s'affliger, 
A mes petits enfants de ne pas parler de moi. 
Saluez la maison de notre père, 
Saluez tous nos camarades, 
Vous-mêmes priez dans l'église de Dieu 
Pour mon âme, mon âme pécheresse ! ^> 

Et l'on supplicia Stépan Kalachnikov 
D'une mort cruelle, déshonorante ; 
Et sa tête infortunée 
Roula sur le billot parmi le sang. 

On l'enterra au delà de la Moskva, 
En pleine campagne, entre trois chemins (1) : 
Entre ceux de Toula, de Riazan, de Vladimir, 
Et l'on éleva là un tertre de terre humide, 
Et là on dressa une croix d'érable. 
Et les vents impétueux errent, mugissent 
Sur son tombeau qui ne porte aucun nom. 
Et les bonnes gens passent devant : 
Si c'est un vieillard, il se signu, 
Si c'est un jeune garçon, il prend un air grave, 
Si c'est une jeune fille, elle s'attriste, 
Et si ce sont des gousslars, ils déclament leur chant. 

Holà, hardis camarades, 
Jeunes joueurs de goussli, 
Gosiers à roulades ! 

(1) Cette façon d'enterrer les suppliciés était traditionnelle. 
V. Duchesne, p. 120. 

= 87 = 



LERMONTOV _^ ' 

Vous avez bien commencé, finissez bien aussi; 
Rendez à chacun justice et honneur. 
Au boiar généreux, gloire ! 
A sa belle boiarine, gloire ! 
A tout le peuple chrétien, gloire ! 

Il est probable que L., pour la composition de son 
poème, s'est inspiré de récits empruntés à V Histoire de 
Russie de Karamzine et, pour le cadre et le ton, des 
chants épiques publiés dans les deux célèbres recueils 
de Kircha Danilov, Anciennes poésies russes, de 1804 
et 1818. Quoi qu'il en soit, par l'union parfaite des 
éléments populaires avec les procédés de l'art le plus 
étudié, par la sobriété et en même temps le relief 
des traits, par la vérité dans la peinture des person- 
nages, le Chant de Kalachnikov compte pai mi les œuvres 
les plus parfaites de la littérature russe. Le critique 
Borozdine dit avec raison qu'il y a quelque chose d'ho- 
mérique dans la sérénité du récit. Un opéra de Rubins- 
tein, le Marchand Kalachnikov , a été représenté en 
1880. 



38. La Pensée, Douma. 1838. I, 20. 

Je contemple avec tristesse notre génération. 
Son avenir est ou vide ou obscur ; 
En attendant, sous le faix du savoir et du doute, 
Elle vieillit dans l'inaction. 
Nous sommes riches, à peine hors du berceau, 
Des fautes de nos pères et de leur esprit attardé, 
Et déjà la vie nous fatigue, comme une route plate et 

sans but, 
Comme un banquet à la fête d'un étranger. 
Au bien comme au mal honteusement indifférents, 

— 88 -= = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

A peine dans la carrière nous nous affaissons sans avoir 

lutté ; 
Devant le danger nous sommes de pitoyables lâches 
Et devant le pouvoir de vils esclaves. 
Tel est le fruit chétif, mûri avant le temps, 
Qui ne réjouit ni le goût ni les yeux ; 
Il pend parmi les fleurs, comme un intrus délaissé, 
Et l'heure de leur beauté est l'heure de sa chute ! (1). 
Nous avons desséché notre esprit par une science 

stérile, 
Cachant jalousement à nos proches et à nos amis 
Les meilleurs espoirs et la noble voix 
Des élans passionnés que raille la défiance. 
A peine avons-nous effleuré la coupe du plaisir 
Sans avoir pour tout cela gardé nos jeunes forces; 
De chaque joie, crainte d'en être rassasiés, 
Nous avons extrait pour toujours le meilleur suc. 

Les rêves du poète, les créations de l'art 
N'éveillent plus en notre esprit de doux émois ; 
Nous gardons avidement en nos cœurs un reste de 

sentiment 
Comme un trésor enfoui par l'avarice et inutile. 
Et nous haïssons et nous aimons au hasard (2), 
Sans rien sacrifier ni à la haine ni à l'amour, 
Et dans notre âme règne une froideur cachée 

(1) Ces quatre vers sont repris d'une pièce de jeunesse datant 
de 1832, I, 265, sauf quelques variantes et une interversion 
(V. n° 3). En outre, l'antithèse du dernier vers existe déjà 
dans Sainte- Hélène (1831), I, 213. Il s'agit de Napoléon: 
« Le jour de son élévation est l'heure de sa chute ». 

(2) Ce vers sert d'épigraphe au poème de Tourguénev, 
Paracha. Dans un autre poème, Conversation, il dépeint, 
comme L., mais sous les traits concrets d'un jeune homme 
atteint du « mal du siècle », la génération de ce temps. 

= 89 = 



LERMONTOV — 

Alors que le feu bout dans nos veines. 

Et nous nous déplaisons aux ébats splendides de nos pères, 

A leurs débauches cordiales et enfantines ; 

Nous courons au tombeau sans bonheur et sans gloire, 

En jetant en arrière un regard ironique. 

Foule morose et bien vite oubliée, 

Sur le monde nous passerons sans bruit et sans laisser 

de traces, 
N'ayant légué aux siècles aucune pensée féconde, 
Aucune ébauche faite par le génie. 
Et notre cendre, jugée avec la sévérité du magistrat et 

du citoyen, • 

Sera vouée au mépris des poètes futurs, 
A la raillerie amère du fils, héritier déçu 
D'un père ruiné par de folles dépenses. 

Ces violentes attaques contre la société du temps où 
l'expression de sentiments sincères se mêle à quelque 
rhétorique, continuent celles que l'on a vues déjà dans 
la pièce Sur la mort de Pouchkine. A cette époque, 
Lermontov lisait et admirait Auguste Barbier, dont la 
Curée particulièrement avait eu en Russie un très grand 
retentissement. Au surplus, il est certain que le ton rude 
et déclamatoire du poète des ïambes correspondait 
bien au goût et à la disposition d'esprit de notre auteur. 
Citons, pour donner un exemple, ces quelques vers de 
la pièce Bianca du poème II Pianto (1833) : 

Malheur aux esprits froids, aux hommes de la prose, 
Éternels envieux de toute grande chose, 
Qui, n'éveillant sur terre aucun écho du ciel 
Et toujours enfouis dans le matériel, 
Chassent d'un rire amer les divines pensées, 
Comme au fond des grands bois les nymphes dispersées. . . 
= 90 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 



De tels vers retentissent évidemment à travers ceux 
de Lermontov. Douma, parue en 1839 dans les Annal' s 
de la Patrie, eut un très grand succès, d'autant plus 
qu'une fois encore elle fournissait des arguments aux 
Slavophiles contre les Occidentaux. Le monde russe 
des années 1830 à 1840 méritait bien d'ailleurs les atta- 
ques du poète. Un contemporain, le prince Vassiltchikov, 
dit de cette époque qu'elle fut « la plus vide de toute 
l'histoire de la société russe >. (V. Boldakov, t. II, p. 363.) 



39. Né vier sébié. 1839. I, 25. 

Que nous finit après tout les vul ;a 
De tous ces charla!an> qui donnent Je la voix, 
Les marchands Je pathos et les faiseurs d emphase 
Et tous les baladins qui dansent sur la phrase ? 
A. Barbier i i). 

Ne crois pas, ne crois pas en toi, jeune rêveur, 

Comme la peste crains l'inspiration... 

Elle est le lourd délire de ton âme malade 

Ou l'exaspération de ta pensée captive. 

N'y cherche pas, ce serait vain, un signe du ciel : 

Ce n'est que ton sang qui bout, c'est un excès de forces ! 

Épuise plutôt ta vie au milieu des soucis, 

Répands à terre ce breuvage empoisonné ! 

As-tu par hasard à la minute sacrée, merveilleuse, 

Découvert en ton âme depuis longtemps muette 

(1) Cette épigraphe est tirée de la pièce portant pour titre : 
Ïambe I dans le recueil des ïambes, publié d'abord dans la 
Revue des Deux-Mondes (tome IV, 1831), puis, la même 
année, en librairie, chez Urbain Canel. Dans les éditions col- 
lectives des poésies de Barbier cette pièce est devenue le 
Prologue. Dans la présente poésie Lermontov n a imité du 
poète français que le mouvement: Que nous font... ? 

— . 91 



LERMONTOV = 



Une source encore inconnue et vierge 

Pleine de murmures simples et doux, 

Ne prête pas 3 'oreille, ne t'abandonne pas à leur appel, 

Jette sur eux le voile de l'oubli (1) : 

Ton vers bien régulier, ton verbe glacé 

Ne sauraient en rendre le sens profond. 

Un chagrin se glisse-t-il dans le secret de ton âme, 

La passion arrive-t*elle avec ses orages et ses tempêtes, 

Ne te mêle pas alors au bruyant festin de la foule 

Avec ta compagne en fureur; 

Ne t'abaisse pas. Aie honte de trafiquer 

Ou de ta colère ou de ton chagrin complaisant, 

Et d'étaler avec orgueil la sanie des blessures de ton 

âme 
Pour étonner le simple populaire. 
Que nous fait à nous que tu aies souffert ou non? 
Pourquoi saurions-nous tes traverses, 
Les sottes espérances de tes premières aiinées, 
Les regrets cuisants que la raison t'inspire ? 
Regarde : devant toi la foule qui s'amuse 
Va son chemin habituel, 

Sur les visages en fête peu de traces de peines, 
Nulle larme indécente. 
Et cependant il ri'en est pas un parmi ces gens qui ne 

soit 

Écrasé par un lourd supplice, 
Qui n'ait été marqué de rides précoces, 
Qui soit sans crime ou sans dommage ! . . . 
Crois-moi : ils trouvent ridicules ta plainte et tes griefs, 
Ce sont refrains déjà connus, 
Tu n'es qu'un acteur tragique, avec du rouge, 
Qui brandit un glaive en carton. 

(1) V. n° 32 : le Voile de la réprobation. 

===== 92 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Sur un ton d'ironie hautaine et amère, le poète 
s'adresse au jeune homme qui, se sentant du génie, 
voudrait mettre à nu dans ses vers son propre cœur. 
Dans une pièce : le Journaliste^ le Lecteur et l'Écri- 
vain, écrite en mars 1840, L. reprend le même sujei. 
L'écrivain doit-il se mettre lui-même tout entier dans son 
œuvre, doit-il y dévoiler ses pensées les plus secrètes ? 
A quoi bon, répond-il, montrer tout cela au public? 
« A quoi bon de la foule ingrate — m' attirer la colère et 
la haine ? — Pour qu'on taxe de perfidie injurieuse ma 
parole de prophète ? — Pour que le poison secret d'une 
page enflammée — aille troubler le calme sommeil de 
l'enfance — et entraîner un faible cœur — dans son 
torrent déchaîné ? » Cette pièce est ironique comme celle 
Ne vier' sebié et il n'y a pas, selon toute apparence, à 
croire que Lermontov y vient pour ainsi dire à résipis- 
cence et qu'il envisage pour le poète une responsabilité 
quelconque. Sa vraie pensée 6ur ce sujet des rapports 
du poète et de la foule est bien celle qui est exprimée 
dans le Poète (n° 40). — Le rythme est imité de celui 
des ïambes de Barbier. 



40. Le Poète. 1839. I, 28. 

Sous sa monture d'or brille mon bon poignard : 

Son tranchant est sûr, sans défaut ; 

Son acier garde encore la mystérieuse trempe, 

Tradition des guerriers de l'Orient. 

Au cavalier montagnard il a servi de longues années, 

Sans avoir reçu le prix de ses services ; 

Dans plus d'une poitrine il a laissé de terribles traces, 

Il a troué plus d'une cotte de mailles. 

Il partageait les jeux, plus soumis qu'un esclave, 

Son cliquetis répondait aux outrages ; 

r= 93 - „ _ 



LERMONTOV , 

Dans ce temps-là pour lui une riche ciselure 

Eût été parure étrange et honteuse. 

Il fut pris au delà du Terek par un cosaque 

Sur le cadavre froid de son maître, 

Et depuis il resta abandonné longtemps 

Dans la boutique errante d'un Arménien. 

Maintenant le pauvre compagnon du héros 

Est privé de son fourreau natal, usé par la guerre ; 

Jouet doré, il étincelle à la muraille, 

Hélas ! sans gloire et sans danger ! 

Personne d'une main experte, soigneuse, 

Ne le nettoie, ne le caresse, 

Et ses devises saintes, priant avant l'aurore, 

Personne avec piété ne les récite... 
Dans notre siècle mou, n'est-ce pas ainsi, poète, 

Que tu as perdu ta valeur, 

Ayant échangé pour de l'or ce pouvoir qui t'assurait 

La vénération muette du monde ? 

Jadis, le son rythmé de tes puissantes paroles 

Enflammait le guerrier au combat ; 

Il était nécessaire au peuple comme la coupe au 
festin, 

Comme l'encens aux heures de la prière. 

Ton vers, esprit de Dieu, était porté sur la foule 

Et, en écho aux nobles pensées, 

Résonnait comme la cloche à la tour du viétché (1) 

Aux jours de fêtes et de malheur public. 

Mais ton verbe simple et fier aujourd'hui nous ennuie, 

Nous aimons le clinquant et le faux ; 

Comme une vieille beauté, notre monde décrépit s'ha- 
bitue 

ÎA. cacher ses rides sous le rouge... 

(1) L'Assemblée populaire des anciennes cités russes. 

= 94 i_ = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Te réveilleras-tu encore, prophète livré à la risée ? 
Ou bien, à la voix de la vengeance, 
N'arracheras-tu jamais du fourreau d'or ta lame, 
Couverte de la rouille du mépris ? 

Plusieurs pièces déjà citées (n 03 35, 38, 39), les unes 
par voie d'invectives directes, les autres usant de l'ironie, 
s'accordent bien avec celle-ci pour réclamer, en faveur 
du poète, dans la cité, la place qu'il a perdue et à laquelle 
il a droit. — Le Poète nous donne un exemple de 
composition poétique par parallèle, le symbole d'abord, 
la réalité ensuite. Le même procédé a déjà été vu dans 
le Gladiateur mourant (n" 34). Quelquefois le symbole 
seul subsiste, laissant planer un certain mystère sur sa 
signification (n 03 27 et 47). — Dans la manière générale 
du développement et dans le rythme, on reconnaît ici 
encore l'influence de Barbier. 



41. Le Premier Janvier. Pervoé ianvaria. 1840. 
I, 29. 

Combien souvent, mêlé à la foule qui passe, 
Quand devant moi, comme au travers d'un songe, 
Au bruit de la musique et de la danse, 
Au murmure bizarre des discours appris par cœur, 
Passent des formes humaines sans âme, 
Qui par convenance ont retiré leurs masques ; 
Quand je sens mes froides mains pressées 
Avec une hardiesse indifférente par celles, depuis long- 
temps 
Insensibles, des beautés de la ville, — 
M'enfonçant en apparence dans cette agitation brillante, 
Je caresse en mon âme un bien vieux rêve, 

= 95 



LERMONTOV — , , ,■, - — — - ■. ■ ■ 

Écho sacré des années perdues. 

Et si jamais il m'advient un instant 

De m'oublier, vers un passé très proche 

Je vole avec le souvenir, comme un libre, un libre 

oiseau. 
Je me revois enfant ; et à l'entour 
Sont encore les lieux qui m'ont vu naître : le haut 

manoir 
Et le parc avec la serre en ruine ; 
L'étang dort sous un réseau veit de plantes 
Et, derrière l'étang, le village fume et la brume 
Se lève au loin sur les champs. 
J'entre dans l'allée obscure ; entre les buissons 
Le rayon vespéral risque un œil et les feuilles jaunies 
Bruissent sous mes pas timides. 
Et une langueur étrange m'oppresse alors le cœur : 
Je pense à elle, je pleure et j'aime, 
J'aime la création de ma rêverie, 
Ces yeux remplis d'une flamme azurée, 
Ce sourire de rose, pareil aux lueurs premières 
Du jour naissant derrière le bois. 
Ainsi, maîfre tout-puissant d'un merveilleux royaume, 
De longues heures je m'asseyais seul; 
Et j'en garde toujours le souvenir vivant 
Sous l'orage des doutes angoissants et des passions, 
Tel un frais îlot fleurit au milieu des mers 
Innocemment, parmi leur solitude humide. 
Quand, revenant à moi, je m'aperçois qu'il n'y avait là 

qu'un mirage, 
Quand le bruit de la foule effarouche mon rêve, 
Hôte à la fête non convié, 

Oh ! comme je veux alors troubler à tous leur joie 
Et, hardi, leur jeter à la face mon vers d'acier, 
Trempé par la peine et la colère ! . . . 
-— , — 96 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Cette pièce, écrite le 1 er janvier, jour de banalités 
mondaines, commence comme une satire légère, 
continue en élégie, pour éclater tout d'un coup en 
invectives, tellement souple est le talent du poète. Les 
salons que fréquentait L. furent très offusqués de ces 
violences, et le comte Sollogoub se fit l'interprète de 
leurs rancunes dans son roman le Grand Monde. 



42. Le Vaisseau fantôme. Vozdouchnyi korabV. 
1840. I, 37. 

Sur les flots bleus de l'océan 
Seules les étoiles brillent au ciel ; 
Un vaisseau solitaire s'en va, 
S'en va de toutes ses voiles. 

Les hauts mâts ne plient pas, 
Les guidons qu'ils portent ne claquent pas, 
Et silencieux, par les écoutilles ouvertes, 
Les canons de fonte regardent. 

On n'y entend pas la voix du capitaine, 
On n'y voit pas de matelots; 
Mais des récifs et des bas-fonds secrets 
Et de la tempête, il n'a cure. 

Il est une île dans cet océan, 
Bloc de granit désert et sombre ; 
Dans cette île est un tombeau 
Où un empereur est enfermé. 

Il fut enfoui sans honneurs guerriers 
Par ses ennemis dans le sable mouvant ; 
Une lourde pierre repose sur lui, 
Pour qu'il ne puisse se lever du tombeau. 

Et à l'heure de sa triste mort, 
A minuit, quand revient l'année, 

97 -= 



LERMONTOV. 



LERMONTOV 



A la haute rive tranquillement 
Le vaisseau fantôme aborde. 

Hors du tombeau alors l'empereur, 
Se réveillant, apparaît soudain ; 
Il a le petit tricorne 
Et sa redingote grise de campagne. 

Ses puissantes mains derrière le dos, 
La tête penchée sur la poitrine, 
Il marche, s'assied au gouvernail 
Et vite on met à la voile. 

Il s'en va vers sa France chérie, 
Où il laissa sa gloire et son trône, 
Où il laissa son fils, son héritier 
Et aussi sa vieille garde. 

Et à peine voit-il la terre natale 
Dans les ténèbres de la nuit, 
Son cœur se remet à battre 
Et ses yeux lancent des flammes. 

Sur le rivage à grands pas 
Il s'avance hardiment et tout droit, 
Il appelle à voix haute ses compagnons 
Et durement il convoque ses maréchaux. 

Mais ses grenadiers à moustaches dorment 
Dans la plaine où murmure l'Elbe, 
Sous les neiges de la froide Russie, 
Sous le sable brûlant des Pyramides. 

Et les maréchaux n'entendent pas l'appel : 
Les uns sont morts à la bataille, 
Les autres lui ont été traîtres 
,„ Et ont vendu leur épée. 

Et frappant la terre du pied, 
Furieux, de long en large, 
Sur la calme rive il se promène, 
Et de nouveau appelle à haute voix : 
— 98 



= RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Il appelle son fils bien-aimé, 
Son soutien dans le sort contraire, 
Il lui promet la moitié du monde 
Et lui ne gardera que la France. 

Mais à la fleur des espoirs et en pleine force 
Son royal fils s'est éteint 
Et longtemps, pour l'attendre, 
L'empereur solitaire reste là. 

Il est là et soupire profondément, 
Jusqu'à ce que s'éclaire l'orient, 
Et des larmes amères coulent 
De ses yeux sur le sable froid. 

Puis à son vaisseau enchanté, 
La tête baissée sur la poitrine, 
Il revient, et, avec un geste résigné, 
Il prend le chemin du retour. 

Le Vaisseau fantôme est imité librement de la pièce : 
Das Geisterschiffy du poète autrichien Zedlitz, auteur 
de la célèbre Revue nocturne, Conformément aux 
habitudes du romantisme allemand, Zedlitz, dans sa 
poésie, s'était tenu dans le vague, sans préciser les 
allusions à l'Empereur. L., au contraire, précise. 
On sait que la pièce a été fort bien traduite en vers 
par Emile Deschamps, qui ignorait le russe, mais qui 
sans doute se la fit mettre en français par ses amis 
russes habitant Paris, le prince Grégoire Orlof par 
exemple, ou le prince Elim Mestscherski. 



99 



LERMONTOV 



43. La Patrie. — Ottchizna. 1841. 1,57. 

J'aime ma patrie, mais d'un amour étrange ; 
Ma raison ne peut s'en défendre ! 
Ni sa gloire, achetée par le sang, 
Ni son calme plein d'orgueilleuse confiance, 
Ni les traditions mystérieuses d'un passé obscur 
Ne réveillent en moi de consolantes rêveries. 

Mais j'aime (pourquoi? je l'ignore moi-même) 
Le froid silence de ses campagnes, 
Le frémissement de ses forêts profondes, 
Les crues de ses fleuves, pareilles à des mers ; 
J'aime par le chemin vicinal être emporté par la 

télègue, 
Et, perçant lentement du regard l'opacité de la nuit, 
Découvrir, çà et là, pendant que je cherche un gîte, 
Les feux tremblotants des tristes hameaux ; 
J'aime la fumée des chaumes qui brûlent, 
Dans la steppe, le convoi qui sommeille, 
Et sur la côte parmi les jaunes moissons 
Un couple de blancs bouleaux. 
Avec un plaisir inconnu de beaucoup, 
Je vois l'enclos rempli de meules, 
L'izba couverte de paille, 
La fenêtre avec ses contrevents historiés ; 
Et pour la fête, par un soir de rosée, 
Volontiers je resterais jusqu'à minuit 
A voir la danse qui trépigne et qui siffle 
Parmi les éclats de voix des moujiks ivres. 

Cette pièce fameuse, dans laquelle le poète célèbre la 
vie simple et humble et qui est un tableau si remar- 
quable, par sa couleur et sa netteté, de la campagne 
russe, est, on le sait, imitée de Pouchkine: Voyage 

100 = 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

d'Eugène Oniêguine, 15 e strophe. Voici ce passage : 
« J'aime la colline sablonneuse qui dévale, — devant 
l'izba deux sorbiers, — le portillon, la clôture démolie, 

— au ciel des nuages gris, — devant l'enclos aux 
meules, des tas de paille, — et l'étang à l'ombre des saules 
touffus, — les ébats des jeunes canards ; — actuelle- 
ment je goûte fort la balalaïka, — et le trépignement 
ivre des danseurs — sur le seuil d'un cabaret... » 



44. La Dernière Demeure. Posliédnéé novosélié . 
1841. I, 57. 

Pendant que la France, parmi les applaudissements 
Et les cris de joie, accueille la froide cendre 
De celui qui est mort jadis dans des douleurs muettes, 
Dans le triste exil et dans les fers ; 
Pendant que le monde, d'un éloge empressé, 
Met le comble aux élans d'un tardif repentir (1), 
Que la foule absurde, contente d'elle-même, 
S'enorgueillit, oublieuse du passé, — 
Moi, je donne libre cours à mon dépit, à mes senti- 
ments ; 
Sentant la vanité de ces apprêts de fête. 
Je voudrais crier à la grande nation : 
Pitoyable peuple et peuple vain ! 
Pitoyable, parce que la foi, la gloire, le génie, 
Tout, tout ce qui est grand et saint sur la terre, 
Avec le rire sot des doutes enfantins, 
Tu l'as toi-même traîné dans la poussière. 
De la gloire tu as fait un jouet de l'hypocrisie, 

(1) Allusion à l'enthousiasme général qu'avait provoqué 
en Europe le projet de translation des Cendres. Voir les 
témoignages de Heine et de Khomiakov dans Duchesne, p. 106. 
— 101 = 



LERMONTOV — 

De la liberté, un outil de bourreau * 

Et de toutes les croyances saintes de tes pères, 

Tu t'en es moqué, tu t'en es gaussé. 

Tu périssais ! Et il apparut avec son sévère regard, 

Celui que le doigt de Dieu avait marqué, 

Il fut reconnu chef par l'arrêt unanime, 

Et votre vie devint la sienne. 

Et vous avez repris des forces à l'ombre de son autorité, 

Et le monde tremblant contemplait en silence 

Le manteau merveilleux de puissance et de gloire 

Dont il vous revêtait. 

Lui seul était partout, froid, immuable, 

Père de sa vieille Garde, fils chéri de la renommée, 

Dans les déserts d'Egypte, aux murs de Vienne soumise, 

Dans les neiges de Moscou qui flambe. 

Et vous, que faisiez- vous, dites, pendant ce temps? 

Pendant qu'il succombait, hautain, sur des terres 
étrangères, 

Vous ébranliez ce pouvoir qu'il avait pris comme un 
fardeau, 

Vous aiguisiez dans l'ombre un poignard ! 

Pendant ses derniers combats, ses suprêmes efforts, 

Dans votre effroi, inconscients de la honte, 

Comme une femme, vous l'avez trahi, 

Et comme des esclaves, vous l'avez livré. 

Privé de ses droits et de sa place dans la cité, 

Lui-même enleva et jeta loin sa couronne brisée, 

Et vous laissa en gage son propre fils, — 

Et ce fils, vous l'avez livré aux ennemis! 

Alors, l'ayant chargé de chaînes honteuses, 

On arracha le héros à sa garde en pleurs, 

Et sur un rocher étranger, par delà les mers bleues, . 

Oublié, il s'est éteint seul, — 

Seul, tourmenté par un vain désir de vengeance, 

- = 102 = 



= RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPO* \ï N 



Par un chagrin silencieux et fier, 

Et comme un simple soldat, dans un manteau de camp, 

Il fut enseveli par une main mercenaire... 

Mais les ans ont passé, cette race versatile 

Crie maintenant : s< Rendez-nous cette cendre sacrée ! 

Elle est à nous ! Comme une semence pour la grande 

moisson, 
Nous voulons l'enterrer dans ces murs sauvés par 

lui ! » 
Et il revint dans sa patrie. Follement, 
Comme autrefois, on se presse autour de lui, on accourt ; 
Et dans un somptueux tombeau, au milieu de la 

bruyante capitale, 
On dépose ses restes réduits en poudre. 
Son vœu suprême enfin est accompli ! 
Mais ce bel enthousiasme est de courte durée, 
Le peuple satisfait les foule aux pieds tout en riant, 
Ce peuple qui tremblait devant lui. 

Et je suis triste en pensant qu'aujourd'hui 
La sainte paix est troublée 

Autour de celui qui, dans son désert, attendit 
Si ardemment, tant d'années, le repos et le sommeil! 
Et si l'esprit du grand chef vient visiter 
Ce tombeau nouveau où reposent ses cendres. 
Quelle indignation à cette vue 
Ne bouillonne pas en lui ! 

Combien doit-il regretter, accablé d'amertume. 
L'île brûlée sous le ciel de lointains climats, 
Où son gardien était, comme lui invincible, 
Un géant comme lui, l'océan ! 

Dès le 18 décembre 1840, V Abeille du Nord relatait 

la cérémonie de la translation des cendres qui avait eu 

lieu le 2. L., qui se trouvait alors à Pétersbourg, écrivit 

= 103 =========■- 



LERMONTOV , 

sa pièce sotts l'impression encore toute vive des comptes 
rendus des journaux russes. Il s'est inspiré particuliè- 
rement du récit donné au commencement de 1841 par 
V Observateur moscovite. 



45. Le Débat. Spor. 1841. I, 66. 

Un jour, devant la foule 

Des monts leurs égaux, 

Le Kazbek et le Chatt (1) 

Eurent grande dispute. 

« Prends garde ! disait au Kazbek 

Le Chatt à la tète blanche : 

Frère, il t'en coûtera cher 

De t'être soumis à l'homme ! 

Il construira des huttes enfumées 

Sur les saillies des monts ; 

Au plus profond de tes gorges 

Résonnera la hache ; 

Et la pioche de fer 

Dans ton cœur de pierre, 

Pour atteindre cuivre et or t 

Creusera un chemin terrible. 

Et déjà vont les caravanes 

A travers ces rochers 

Où ne passaient que les nuées 

Et les aigles, rois de l'air. 

Les hommes sont rusés ! Bien que difficile 

Soit pour eux le premier bond, 

Prends garde! Il est peuplé 

Et puissant l'Orient ! » 



(1) Ou l'Elbrouz. 

— = 104 



- RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

« — Je ne crains pas l'Orient! 

Répondait le Kazbek. 

La race des hommes y dort profondément 

Voici déjà plus de huit siècles. 

Vois : à l'ombre du platane, 

Le Géorgien somnolent verse 

La mousse des vins sucrés 

Dans les coupes décorées ; 

Et, penché vers la fumée du narghilé 

Sur le divan chamarre 

Près du jet d'eau qui tombe en perles, 

Sommeille Téhéran. 

Voilà, aux pieds de Jérusalem, 

Brûlée par Dieu, 

Sans une voix, sans un mouvement, 

La contrée morte. 

Plus loin, éternellement sans ombre. 

Le Nil jaune humecte 

Les degrés calcinés au soleil 

Des tombeaux royaux. 

Le Bédouin a oublie le pi M 

Pour ses tentes aux teintes i 

Et il chante, en comptant les étoiles, 

Les exploits de ses pères. 

Tout, aussi loin que s'étend l'œil, 

Dort, aspirant au repos... 

Non, ce n'est pas l'Orient décrépit 

Qui jamais me vaincra ! » — 

« — Ne te vante pas ainsi d'avance ! 

Dit alors le vieux Chatt ; 

Voici vers le Nord, dans la brume, 

Quelque chose qu'on voit, frère ! » 

En secret, l'énorme Kazbek 

Par cette nouvelle fut troublé ; 

= 105 ==^ 



LERMONTOV 



Ému, vers le sombre Nord 

Ses yeux il tourna ; 

Et vers ce point, fort indécis, 

Il regarde en proie aux pensées : 

Il voit une agitation étrange, 

Il entend son et tumulte. 

De l'Oural jusqu'au Danube, 

Jusqu'à la grande rivière, 

Chaos de mouvement, de lumière, 

S'ébranlent les régiments ; 

Les panaches blancs ondulent 

Comme l'herbe de la steppe ; 

Les uhlans aux couleurs vives chevauchent 

Dans des nuages de poussière ; 

Les bataillons guerriers s'avancent 

En rangs épais ; 

En tête on porte les étendards 

Et l'on bat sur les tambours ; 

Les batteries, en torrents de cuivre, 

Caracolent et grondent, 

Et fumant, comme avant le combat, 

Les mèches des canons brûlent. 

Et, exercé aux travaux 

Des tempêtes guerrières, 

Les conduit, les yeux sévères, 

Un général aux cheveux blancs (1). 

Ils vont tous ces puissants régiments, 

Mugissant comme un torrent, 

Lents et terribles comme les nuées, 

Tout droit vers l'Orient. 

Et, accablé de pensées sinistres, 

Plein de noires visions, 

(1) Le général Ermôlov. 

= 106 =========== 



RUSSIE ANCIENNE ET MONDE CONTEMPORAIN 

Le Kasbek sombre se mit à compter... 

Mais ne put compter ses ennemis. 

De son œil triste, il parcourut 

Toute la tribu de ses montagnes, 

Il rabattit son bonnet sur ses sourcils — 

Et pour toujours se tut. 

L'idée de prêter des sentiments et un langage à un 
fleuve, à une montagne, à un rocher, a sans doute été 
suggérée à L. par des pièces comme le Danube en colère, 
dans les Orientales. Le poète russe a mis, dans la façon 
de traiter ces mythes, une grandeur, une majesté, mêlée 
de quelque brutalité, qui est bien dans la manière de 
Victor Hugo. Voir également n° 51. — Cette pièce, où la 
puissance conquérante de la Russie est célébrée en un 
rythme si entraînant et si coloré, eut un grand retentis- 
sement parmi les contemporains, surtout dans les cercles 
slavophiles. 



46. Le Prophète. Prorok. 1841.1,76. 

Depuis le temps que le Juge Éternel 
M'a donné la science prophétique, 
Dans les yeux des humains je lis 
Des sentences de haine et de crime. 

J'ai voulu proclamer l'amour, 
Et les pures leçons du vrai : 
Et tous mes proches contre moi 
Ont lancé en rage des pierres. 

J'ai couvert ma tête de cendres, 
Loin des villes j'ai fui, mendiant ; 
Maintenant au désert je vis, 
Comme l'oiseau, du pain que Dieu donne. 
= 107 ■ 



LERMONTOV 

Là, gardant la loi de l'Éternel, 
V t * Tout être terreistre m'obéit, 
Et les étoiles m'écoutent, 
Faisant de joie briller leurs feux. 

Quand à travers la ville bruyante 
Je marche d'un pas rapide, 
Les vieillards disent aux enfants 
Avec un sourire satisfait : 

« Voyez, quel exemple pour vous ! 
Il était fier, vivait à part de nous ; 
Le fou ! il voulait nous faire croire 
Que Dieu parle par ses lèvres ï 

« Regardez-le donc, mes enfants, 
Est-il assez sombre, maigre et pâle! 
Voyez comme il est nu et pauvre ! 
Comme tout le monde le méprise ! » 

Le Prophète de L. continue celui de Pouchkine. Il est 
comme la seconde partie d'un diptyque. Le prophète, 
qui vient d'être sacré dans le désert, a apparu parmi 
les hommes et, au lieu d'être celui auquel tous doivent 
obéir, il est devenu un objet de risée. Mais loin de la 
corruption du monde, il a gardé toute la puissance que 
Dieu lui a conférée. Cette pièce complète et éclaircit ce 
qu'a déjà dit Lermontov du rôle social du poète dans 
d'autres pièces, n os 39 et 40. Le poète ne doit pas, 
comme le pensait Pouchkine, vivre pour lui-même et 
les créations de son génie et dédaigner la foule imbécile ; 
il doit, malgré les persécutions, s'efforcer de faire 
revivre les temps héroïques où Dieu parlait par sa 
bouche. 



10» 



III. - LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



47. La Voile, Parouss. 1832. I, 4. 

Une voile solitaire blanchit 
Dans le brouillard bleu de la mer... 
Que cherche-t-elle dans un pays lointain? 
Qu'a-t-elle quitté au pays natal ? 

Les vagues se jouent, le vent siffle, 
Et le mât se courbe et craque... 
Hélas! elle ne cherche pas le bonheur, 
Et ne fuit pas le bonheur ! 

Sous elle, le flot plus clair que l'azur, 
Sur elle, le rayon d'or du soleil ; 
Et elle, la révoltée, demande la tempête, 
Comme si dans la tempête se trouve le repos ! 

« Voici encore des vers, que j'ai faits au bord de la 
mer», écrit L. à Marie Lopoukhina, en lui envoyant cette 
poésie. Le poète y symbolise son rêve de vie libre et 
sauvage. (Voir n° 27.) 



109 



LERMONTOV 



48. Le Prisonnier. Ouznik. 1837. 1, 16. 

Ouvrez-moi ma cellule, 
Donnez-moi l'éclat du jour, 
Une jeune fille à l'œil noir, 
Un coursier à la noire crinière. 
La jeune beauté, 
Je l'embrasserai tendrement, 
Puis je sauterai sur le cheval, 
Comme le vent, je volerai dans la steppe. 

Mais la fenêtre de la prison est haute, 
La porte lourde est fermée à clef ; 
La fille à l'œil noir est loin 
Dans son térem somptueux ; 
Le bon cheval dans la verdure, 
Sans bride, seul, en liberté 
Galope joyeux et folâtre, 
La queue étalée dans le vent. 

Je suis seul, sans joie aucune : 
Autour de moi, des murailles nues ; 
La lumière trouble de la lampe 
Éclaire de ses feux mourants. 
On n'entend qu'un bruit : derrière la porte 
Du même pas cadencé 
Marche, dans le calme nocturne, 
La paisible sentinelle. 

Cette pièce est un remaniement de la poésie Désir 
(Jélaniê) y 1836, I, 8, plus conventionnelle de forme. Il 
est probable que L. s'est inspiré du Prisonnier de 
Pouchkine (1824) ^ui, d'un ton moins amer, exprime la 
même nostalgie de vie sans contrainte. Le thème est 
repris dans Mon Voisin (Sossiéd), 1837, I, 18, la Voi- 

= lia 



— LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

sine (Sossiédka) ) 1841, I, 60, et le Chevalier captif 
(Pliénnyi rytsar'), 1841, I, 59. 



49. Au Kazbek. Kazbékou. 1837. I, 18. 

Dans ma course vers le Nord, venant de loin. 
De contrées chaudes et étrangères, 
Kazbek, ô gardien de l'Orient, 
Moi, un pèlerin, je t'ai apporté mon salut. 

D'un blanc turban, depuis des siècles, 
Ton front ridé est entouré 
Et la fière plainte de l'homme 
Ta fière paix ne trouble pas. 

Mais la prière d'un cceur paisible, 
Que ton granit la transporte 
Au-dessus des étoiles, dans ton domaine, 
Jusqu'au trône éternel d'Allah. 

Je t'en prie, fais descendre une fraiche journée 
Sur la vallée brûlante et la route poudreuse, 
Que je puisse, dans le désert désole, 
Me reposer sur une pierre à midi ; 

Je t'en prie, que l'orage ne me surprenne, 
Grondant et partant eu guerre, 
Dans les gorges du sombre Darial, 
Avec mon cheval harassé. 

Mais j'ai encore un désir, 
Je crains, d'en parler... mon àiue tremble... 
Qui sait? Depuis le jour de mon exil 
Je suis peut-être au pays bien oublié ! 

Y retrouverai- je les embrassements de jadis? 
Rencontrerai -je l'accueil d'autrefois? 
Reconnaîtront-ils, mes amis, mes frères, 
Un malheureux, après tant d'années? 

-r- — - ~ 111 : 



LERMONTOV 



Ou bien, parmi de froids tombeaux, 
Vais-je fouler la cendre chère 
De ces hommes bons, ardents, nobles, 
Qui ont partagé leur jeunesse avec moi? 

Oh! s'il en est ainsi, Kazbek, 
Ensevelis-moi bien vite sous ton avalanche, 
Et dans tes gorges balaye sans pitié 
Ma poussière errante. 



50. Le Poignard, Kinjale. 1837. 1, 19. 

Je t'aime, ô mon bon poignard d'acier fin, 
Compagnon à l'âme limpide et froide. 
Un Géorgien pensif t'avait forgé pour la vengeance, 
Le libre Tcherkesse t'a affûté pour la lutte terrible. 

Une main de lys t'a confié à mon bras 
Comme souvenir d'adieu, à l'heure du départ, 
Et ce n'est pas le sang qui t'a baigné pour la première 

fois, 
Mais une larme claire, perle de la douleur. 

Et des yeux noirs, arrêtés sur moi, 
Se sont remplis d'un mystérieux chagrin ; 
Comme ton acier dans le feu qui pétille, 
Ils se sont assombris, puis ont lancé des flammes. 

Tu me fus donné comme viatique, gage muet d'amour, 
Et pour le pèlerin tu fus d'utile exemple : 
Non, je ne changerai pas, mon âme sera ferme, 
Comme toi, comme toi, mon brave ami de fer. 



112 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



51. Les Dons du Térek. Dary Téréka. 
1839. I, 23. 

Le Térek mugit, sauvage et méchant, 
Au milieu d'un chaos de rocs, 
Sa plainte crie comme la tempête, 
Ses larmes s'envolent en mille gouttelettes. 
Mais, courant maintenant à travers la steppe, 
Il s'est donné des airs insinuants, 
Et, après l'avoir flatté poliment, 
Au vieux lac Caspien, il a murmuré (1) : 

« Veuille t'écarter, estimable vieillard, 
Procure un asile à mon flot ! 
J'ai beaucoup couru de pays, 
Il serait temps que je me repose. 
Je suis né auprès du Kazbek, 
J'ai sucé le lait des nuages ; 
Avec le pouvoir étranger de l'homme, 
Toujours je fus prêt à lutter. 
A tes fils, pour les distraire, 
J'ai distribué mon Darial natal (2), 
Et des galets en quantité, 
J'en ai poussé vers eux tout un troupeau », 

Mais, penché sur sa molle rive, 
Le Caspien reste calme, semblant dormir ; 
Et de nouveau le Térek le flatte ; 
Au vieillard, il murmure tout bas : 

(1) Dans la traduction, il faut nécessairement conserver 
son sexe au personnage. More, la mer, est, en russe, du 
neutre. 

(2) Le Térek traverse, près de sa source, les formidables 
défilés du Darial. V. Reclus, Géographie Universelle, t. 6, 
l'Asie russe. 

= 113 ^ 

LERMONTOV. 8 



LERMONTOV 



« Voici un cadeau que je t'apporte ! 
Ce n'est pas un cadeau ordinaire : 
C'est un Kabardien mort à la guerre, 
Un vrai Kabardien, un brave. 

« Il a cotte de mailles précieuse, 
Avec des brassards d'acier ; 
Un verset sacré du Coran 
Y est inscrit en lettres d'or. 
Sombre, il a les sourcils froncés, 
Et le rebord de ses moustaches 
Est empourpré d'un sang ardent 
Qui coule en un noble ruisseau ; 
Il a l'œil ouvert, tranquille, 
Rempli de quelque vieille haine ; 
Sur sa nuque la houppe rituelle 
Se frise en une noire touffe. » 

Mais, penché sur sa molle rive, 
Le Caspien sommeille et se tait ; 
Et, s' échauffant, le violent Térek 
Au vieux parle ainsi de nouveau : 

« Écoute, vieux père : un cadeau sans prix ! 
Que sont à côté tous les autres ? 
Celui-là, à tout l'univers, 
Je l'ai caché jusqu'à ce jour. 
Mon flot va pousser chez toi 
Le corps d'une jeune cosaque, 
Ses épaules sont d'un blanc mat 
Et sa tresse est blonde et claire. 
Sa face triste est comme embrumée, 
Son œil dort, si calme et si doux, 
Et sur son sein, d'une petite blessure 
Un ruisselet vermeil a coulé. 
Pour cette jeune et belle fille, 
Un seul n'a plus de chagrin, 

= 114 , 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Dans toutes les stanitsas du fleuve, 
Parmi les Cosaques montagnards. 

Il avait sellé son cheval moreau, 
Et dans la montagne, en un combat nocturne, 
Le poignard d'un méchant Tchétchène 
Lui tranchera la tête. » 

Le torrent furieux a fait silence 
Et de son sein, blanche comme neige, 
Une tête à la tresse mouillée, 
Roulée par le flot, a émergé. 

Lors le vieillard, dans l'éclat de sa puissance, 
S'est levé, fort comme la tempête, 
Et des langueurs de passion 
Ont voilé son regard bleu sombre. 
Il a bondi, plein d'allégresse, 
Et dans ses larges bras ouverts, 
Les flots qui accouraient vers lui, 
Il les a reçus avec un murmure d'amour. 

On peut remarquer que presque toutes les pièces 
inspirées au poète par son séjour au Caucase ont la 
même saveur ardente et sauvage. Pour la personnifica- 
tion des forces naturelles, voir n° 45. 



115 



LERMONTOV 



52. Le Démon. Conte oriental. 1829-1840 (1). 
II, 16. 

PREMIÈRE PARTIE 

I 

Un triste Démon, un Esprit banni, 
Volait sur la terre pécheresse ; 
Et les souvenirs de meilleurs jours 
En lui se pressaient en foule, 
De ces jours où, dans le séjour de lumière, 
Il étincelait, pur chérubin; 
Où la comète errante 
Aimait échanger avec lui 
Le sourire aimable d'un salut ; 
Où, parmi les brumes éternelles, 
Avide de savoir, il suivait 
Les nomades caravanes 
Des astres lancés dans l'espace ; 
Où il croyait et où il aimait, 
Heureux premier-né de la création ; 
Où il ne connaissait ni la haine ni le doute, 
Et où son esprit n'avait pas la menace 
D'une triste série de siècles inféconds... 
Et bien d'autres, bien d'autres souvenirs... et de tout 
Il n'avait pas la force de se souvenir. 

(1) Date donnée par Vvedenski, cette rédaction considérée 
comme définitive réunissant des éléments empruntés à 
toutes les rédactions successives, à partir de 1829. En réalité, 
la composition de cette cinquième rédaction peut être fixée 
entre 1838 et 1840. Voir à la fin. 

= 116 „ — -= 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

II 

Depuis longtemps réprouvé il errait 
Dans les solitudes du monde, sans asile. 
Les siècles après les siècles s'écoulaient, 
Comme la minute suit la minute, 
En séries toujours semblables. 
Souverain d'une terre dégénérée, 
Il semait le mal sans plaisir ; 
Nulle part à ses artifices 
Il ne trouvait aucun obstacle, 
Et il s'ennuyait de faire le mal. 

III 

Alors sur les sommets du Caucase 
Le banni de l'Eden volait. 
Sous lui le Kazbek, facette de diamant, 
Scintillait de neiges éternelles, 
Et tout noir, en bas, dans les profondeurs, 
Telle une fente dérocher où vivent les serpents, 
Se tordait le sinueux Darial (1) ; 
Et le Térek, bondissant comme une lionne 
Au dos couvert d'une épaisse crinière, 
Rugissait; et la bête des montagnes et l'oiseau, 
Tournant parmi les hauteurs de l'azur, 
Écoutaient ce que disaient ses eaux, 
Tandis que des nuages d'or, 
Venus des régions du sud, de loin, 
Lui faisaient cortège vers le nord ; 
Et des rochers, en une foule compacte, 
Plongés en un mystérieux sommeil, 
Sur lui inclinaient leurs têtes, 

(1) Les gorges du Darial sont formées de rochers à pic, 
très élevés, et ne laissant entre eux qu'un étroit passage. 

— 117 = 



LERMONTOV 

Suivant de l'œil les vagues qui passent ; 

Et les tours des châteaux sur les rocs 

Regardaient, sombres, à travers la nue, 

Aux portes du Caucase montant la garde, 

Sentinelles géantes à leur poste ! 

Et sauvage et merveilleux était à l'entour 

Tout le monde de Dieu ; mais l'esprit d'orgueil 

D'un œil de dédain embrassa 

L'œuvre de création de son Dieu, 

Et sur son vaste front 

On ne vit rien se refléter. 

IV 

Et devant lui d'un autre tableau 
Les vivantes beautés s'épanouirent : 
De la somptueuse Géorgie les vallées 
Comme un tapis se déroulèrent au loin. 
Heureuse, florissante contrée ! 
Des colonnes en ruine qui se dressent, 
Des ruisseaux qui courent, sonores, 
Sur un fond de cailloux diaprés, 
Et des buissons de roses, où les rossignols 
Chantent de paisibles beautés 
Sur leur douce voix d'amour ; 
Des ombrages de platanes touffus, 
Couronnés d'un lierre épais ; 
Les grottes où, quand le jour est brûlant, 
Se cachent les timides chevreuils ; 
Et l'éclat, la vie, le murmure des feuilles, 
Le bruit de cent voix qui parlent, 
L'haleine de mille plantes, 
L'ardeur douce et passionnée de midi, 
Et d'une odorante rosée 
Les nuits sans cesse baignées, 

= 118 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Et des étoiles limpides comme des yeux, 
Comme le regard de la jeune Géorgienne. 
Mais, hormis une froide envie, 
Cette splendeur de la nature n'éveilla 
Dans le cœur stérile du banni 
Ni nouveaux sentiments, ni forces nouvelles, 
Et pour tout ce qu'il voyait devant lui 
Il n'avait que mépris ou que haine. 



Cette haute maison avec sa large cour, 
Le vieux Goudal se l'était construite... 
Elle avait coûté bien des peines et des larmes 
A ses esclaves depuis longtemps soumis. 
Dès le matin, sur les pentes des monts voisins 
Les ombres de ses murs s'allongent ; 
Des degrés sont taillés dans le roc : 
Ils conduisent de la tour d'angle 
A la rivière; c'est par là que, mignonne ; 
La face couverte de la blanche tchadra (1), 
La jeune princesse Tamara 
Va puiser de l'eau à l'Aragva. 

VI 

Toujours muette, vers la vallée 
La sombre demeure, sur son rocher, regarde ; 
Mais en ce jour on y donne grand festin, 
La zourna (2) y résonne et le vin coule à flots : 
Goudal a fiancé sa fille ; 
Au banquet il a convié toute la famille. 

(1) Un voile, dit une note du poète. 

(2) Instrument de musique semblable à une cornemuse, 
explique L. 

== 119 = 



LERMONTOV ================^^ 

Sur la terrasse couverte de tapis 

La fiancée est assise avec ses compagnes ; 

Au milieu des jeux et des chants leur ennui 

Passe. Derrière les lointaines montagnes 

Le disque du soleil est à demi caché. 

Frappant dans les mains en cadence, 

Elles chantent, et la jeune fiancée 

Prend son tambourin. 

Et la voilà qui, d'une main 

Le faisant tourner autour de sa tête, 

S'élance soudain plus légère que l'oiseau, 

Ou bien s'arrête, — lance un regard, 

Et son œil humide étincelle 

Par- dessous ses cils jaloux ; 

Tantôt elle joue de sa noire prunelle, 

Tantôt soudain elle s'incline un peu, 

Et sur le tapis glisse, se coule 

Son petit pied tout divin ; 

Et elle sourit 

Remplie d'une enfantine joie. 

Le rayon de lune, se jouant parfois 

Sur une flaque d'eau légèrement agitée, 

A peine se peut-il comparer à ce sourire, 

Animé comme la vie, comme la jeunesse. 

VII 

J'en jure par l'astre de minuit, 
Par les rayons du couchant, du levant, 
Jamais souverain de la Perse dorée, 
Jamais aucun roi de cette terre 
N'a baisé de pareils yeux ; 
La fontaine jaillissante du harem 
Jamais, par les jours brûlants, 
Ne baigna semblable taille 
. - — 120 ============= 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Des perles de sa rosée ; 

Aucune main terrestre encore, 

Caressant ce front gracieux, 

N'a déroulé telle chevelure ; 

Depuis le temps où le monde perdit l'Eden, 

Je le jure, pareille beauté 

Jamais ne s'épanouit sous le soleil de midi. 

V11I 

Pour la dernière fois elle avait danse... 
Hélas! pour demain l'attendaient, 
Elle, l'héritière de Goudal, 
L'enfant folâtre de la liberté, 
La triste destinée d'une esclave, 
Une patrie jusqu'alors étram 
Et une famille d'elle inconnue. 
Et souvent un doute secret 
Assombrissait ses traits sereins ; 
Mais tous ses mouvements étaient 
Si harmonieux, si pleins de.. 
Si remplis de gracieuse simplicité (1), 
Que si le Démon, dans son vol, 
L'eût regardée en ce moment, 
Il se fût souvenu de ses frères d'autrefois, 
Se fût détourné, en poussant un soupir... 

IX 

Et le Démon la vit... A l'instant même 
Un inexplicable trouble 
En lui soudain il ressentit. 
Le désert de son âme muette 
Fut peuplé d'harmonies bénies, 
Et de nouveau il comprit la sainteté 

(1) Cf fc n" 4. 

^ -- = 121 — 



LERMONTOV — 

De l'amour, du bien et du beau !... (1). 

Et longtemps il admira 

Le doux tableau ; et les rêves 

De son bonheur premier, en longue chaîne, 

Comme l'étoile au ciel suit l'étoile, 

Se déroulèrent alors devant lui. 

Enchaîné par une force invisible, 

Il connut une douleur nouvelle, 

En lui soudain le sentiment parla 

La langue que jadis il avait parlée. 

Était-ce un signe de régénération? 

Il ne pouvait trouver en son âme 

Les mots perfides qui séduisent. 

Était-ce oubli? L'oubli, Dieu le lui refusa, 

Et lui-même d'ailleurs n'eût pas voulu l'oubli. 

X 

Ayant fourbu son bon cheval, 
Vers le banquet de noces, au déclin du jour, 
Le fiancé impatient se hâte. 
Heureusement, de la claire Aragva 
Il a atteint les vertes rives. 
Sous le lourd fardeau des présents, 
Avec grand'peine cheminant, 
Après lui, des chameaux la longue file 
Couvre au loin la route et passe ; 
On entend tinter leur* clochettes... 
En personne, le roi de Sinodal 
Conduit la riche caravane. 
Une courroie serre sa svelte taille ; 
La garniture de son sabre et de sa dague 

(1) Cf. Th. Moore, les Amours des anges. V. Duchesne, 
p. 296. 

= 122 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Brille au soleil ; derrière le dos 

Il a fusil entaillé de damasquinures ; 

Le vent se joue dans les manches 

De sa tchoukha (1), qui tout autour 

Est bordée en entier de passementeries. 

Brodée de soies aux vives couleurs 

Est sa selle ; la bride est ornée de houppes ; 

Il monte un fougueux cheval tout couvert d'écume, 

A la robe jaune d'or et sans prix. 

Ce fringant nourrisson de Karabakh 

Dresse l'oreille, et plein de frayeur 

S'ébroue et, du haut des roches abruptes, 

Louche vers la rivière aux flots d'écume. 

La route qui suit le bord est dangereuse, étroite : 

A gauche sont les rochers, 

A droite, l'abîme d'un torrent furieux. 

Il se fait tard. Sur les cimes neigeuses 

La pourpre du soir s'éteint ; la brume s'est levée... 

Elle a hâté le pas, la caravane. 

XI 

Et voilà sur le chemin une chapelle... 
Là depuis de longues années repose en Dieu 
Un prince inconnu, maintenant un saint, 
Frappé à mort par une main vengeresse. 
Depuis lors, que ce soit à une fête ou à une bataille, 
Quel que soit le lieu où se rende le voyageur, 
Toujours à la chapelle il s'agenouille 
Pour faire une ardente prière ; 
Et c'est cette prière qui le garde 
Du poignard du musulman. 

(1) Vêtement de dessus aux manches flottant par derrière. 
(Note de L.) 

— = 123 



LERMONTOV - 

Mais le hardi fiancé a dédaigné 

La coutume de ses aïeux, 

Par une rêverie fallacieuse 

Le rusé démon l'avait troublé : 

Dans les ténèbres nocturnes, en pensée, 

Il baisait sa fiancée aux lèvres... 

Soudain devant lui deux ombres paraissent, 

Puis d'autres... Un coup de feu... Qui va là?... 

Se dressant sur ses étriers sonores, 

Rabattant sur les sourcils son bonnet, 

Le hardi prince ne dit pas mot ; 

Entre ses mains on voit briller son fusil turc ; 

Son fouet claque et comme un aigle 

Il s'élance... Nouveau coup de feu !... 

Un cri sauvage, un sourd gémissement 

Ont passé dans les profondeurs du val. 

Le combat n'a pas longtemps duré : 

Ils se sont enfuis, les Géorgiens couards. 

XII 

Tout s'est apaisé... S'amassant en foule, 
Les chameaux avec épouvante se penchent 
Vers les cadavres des cavaliers, 
Et sourdement dans le calme du désert 
On entend tinter leurs clochettes. 
Elle est pillée, la riche caravane, 
Et sur ces corps de chrétiens 
L'oiseau des nuits décrit ses orbes ! 
Le calme tombeau ne les attend pas 
Sous les dalles de pierre d'un monastère, 
Où la cendre de leurs pères fut enfouie ; 
Elles ne viendront pas, leurs sœurs et leurs mères, 
Couvertes des longs plis de la tchadra, 
Douloureuses, en pleurs, en prières, 
= 124 - 



--= LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Sur leurs tombes, de lieux très lointains ! 

C'est pourquoi, par une main pieuse, 

Là, sur la route, sous le rocher, 

En souvenir, une croix sera plantée ; 

Et le lierre, que le printemps verdit, 

La caressera des guirlandes 

De son réseau d'émeraude ; 

Et se détournant de sa pénible route, 

Plus d'une fois le piéton fatigué 

A l'ombre de Dieu viendra se reposer... 

XIII 

Un cheval court, plus rapide que le daim, 
Il s'ébroue et rue comme pour un combat ; 
Tantôt il s'arrête soudain dans son galop, 
Il prête l'oreille dans le vent, 
Ouvrant largement les naseaux ; 
Tantôt, frappant la terre d'un coup 
Des fers sonores de ses sabots, 
Secouant sa crinière en désordre, 
Il repart devant lui à corps perdu. 
Il porte un cavalier silencieux ; 
L'homme paraît chanceler sur sa selle, 
Donnant de la tête sur la crinière. 
Il ne dirige plus des guides, 
Ses pieds ont coulé des étriers, 
Et le sang en larges ruisseaux 
Est visible sur la housse... 
Fougueux coursier, tu as emporté 
Ton maître hors du combat, rapide comme la flèche, 
Mais la balle mauvaise d'un Ossète 
L'a atteint dans l'obscurité ! 



125 



LERMONTOV 



XIV 



Chez Goudal, ce sont des pleurs, des gémissements, 
Le peuple au dehors s'attroupe : 
A qui est ce cheval qui vient d'arriver fourbu 
Et qui s'est abattu sur le seuil de la porte ? 
Quel est ce cavalier inanimé ? 
Les plis de son front basané 
Ont gardé la trace des affres du combat. 
Pleins de sang sont ses armes et ses habits ; 
Dans une dernière étreinte affolée 
Sa main sur la crinière s'est raidie. 
Ce n'est pas longtemps, fiancée, 
Que ton œil a attendu ton jeune promis ! 
Il a tenu sa parole de prince : 
Il a galopé vers le banquet nuptial... 
Hélas! Mais jamais plus, désormais, 
Il ne montera son fougueux cheval ! . . . 

XV 

Sur la famille insouciante 
Comme la foudre a fondu le courroux de Dieu ! 
Elle est sur sa couche tombée, 
Elle sanglote, la pauvre Tamara ; 
Les larmes coulent après les larmes, 
Son sein soupire profondément, avec peine... 
,Et voilà qu'il lui semble entendre 
Au-dessus d'elle une voix magique : 
« Ne pleure pas, enfant, ne pleure pas en vain ! 
Ta larme sur un corps sans voix 
Ne tombera pas en rosée vivifiante ; 
Elle ne fera qu'assombrir ton œil clair, 
Que brûler tes joues virginales ; 
Il est bien loin, il ne connaîtra point, 

= 126 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



H ne saura apprécier ton chagrin; 

La lumière céleste maintenant caresse 

L'immatériel regard de ses yeux ; 

Il entend les concerts du paradis... 

Que sont les rêves mesquins de la vie, 

Les gémissements, les larmes d'une pauvre fille 

Pour un hôte des régions paradisiaques? 

Non, le destin d'une créature mortelle, 

Crois-moi, mon cher ange de la terre, 

Ne mérite pas un seul instant 

De ta chère douleur. 

« Sur les océans éthérés, 
Sans gouvernail et sans voiles, 
Voguent en paix dans les nuées 
Les chœurs harmonieux des astres. 

Parmi les champs sans limites 
Passent au ciel, sans laisser de trace, 
Des nuages insaisissables 
Les troupeaux aux molles toisons. 

L'heure du départ, l'heure du retour 
Pour eux n'a ni joie, ni tristesse ; 
Dans l'avenir, pour eux nul désir, 
Et dans le passé, nul regret. 

En ce jour pénible de malheur 
Sache te souvenir d'eux seuls, 
Que sur toi rien d'humain n'ait prise 
Et sois insouciante, comme eux! 

« Dès que la nuit aura de son rideau 
Ombragé les cimes du Caucase, 
Dès que le monde, saisi par le charme 
De sa voix magique, se sera tu ; 
Dès que la brise sur le rocher 
Aura remué l'herbe sèche, 
Et que l'oiselet qui s'y cachait 

= 127 . 



LERMONTOV — 

Voltigera plus joyeux dans l'ombre ; 

Que, sous les pampres de la vigne, 

Buvant avidement la rosée des deux, 

La fleur des nuits s'épanouira ; 

Dès que la lune toute d'or 

Se lèvera tranquille derrière les monts 

Et te jettera un furtif regard, — 

Alors vers toi je prendrai mon vol, 

Ton hôte je serai jusqu'au petit jour, 

Et sur tes cils de douce soie 

Je soufflerai les songes d'or... » 

XVI 

Les mots se sont tus ; dans l'éloignement 
Les sons en sont morts l'un après l'autre. 
Tamara sursaute et regarde à l'entour. . . 
Une inexprimable agitation 

Est dans son cœur : c'était de la douleur, de l'effroi, 
Un élan d'enthousiasme : rien n'en approchait. 
Tous les sentiments soudain fermentaient en elle ; 
L'âme brisait ses entraves, 
Un feu dans ses veines courait, 
Et cette voix merveilleuse et nouvelle, 
Lui semblait-il, ne cessait encore de résonner. 
Et vers le matin, un sommeil souhaité 
Vint clore ses yeux fatigués ; 
Mais, lui, vint troubler sa pensée 
Par une vision prophétique et étrange : 
Un inconnu nébuleux et muet, 
Brillant d'une beauté non terrestre, 
Se penchait sur son chevet ; 
Et son regard, avec un tel amour ^ 
Si tristement, la contemplait, 
Qu'il semblait avoir pitié d'elle. 

-= 128 ■ -= 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

Ce n'élait pas un ange, habitant des deux, 
Son divin ange gardien : 
Une auréole de rayons diaprés 
N'ornait pas sa chevelure bouclée ; 
Ce n'était pas l'esprit effrayant de l'enfer, 
Un martyr du vice, oh non ! 
Il était pareil à un soir limpide, 

N'étant ni le jour, ni la nuit, ni l'ombre, ni la lu- 
mière!... (1). 



DEUXIEME PARTIE 



« Père ! père ! Cesse tes reproches, 
Ne gronde pas ta Tamara. 
Je pleure. Tu vois ces larmes ?... 
Ce ne sont pas les premières... 
Je ne serai la femme de personne. 
Dis-le à ceux qui recherchent ma main : 
Mon époux est au sein de la terre humide, — 
A un autre je ne donnerai pas mon cœur. 
Depuis le jour où son corps sanglant 
Fut enterré par nous sous la montagne, 
Un esprit malin me poursuit 
D'une vision que je ne puis écarter ; 
Dans le calme des nuits me troublent 
Des songes tristes et étranges en foule ; 
Le jour, mon âme ne saurait prier : 
Ma pensée est bien loin des mots que je prononce ; 
Une flamme court dans mes veines... 
De jour en jour, je me flétris, je me dessèche. 



(1) Cf. le Démon de Vigny, Eloa, ch. II. 

■ = 129 ====== 



LERMONTOV. 



LERMONTOV 

O père î mon âme est bien malade... 

Mon père, aie pitié de moi! (1). 

Confie à une sainte demeure 

Ta fille déraisonnable : 

Là, le Sauveur m: protégera, 

Devant Lui j'épancherai mon chagrin. 

En ce monde il n'y a plus de joie pour moi.. . 

Étendant sur moi la paix des autels, 

Qu'une sombre cellule me reçoive, 

Ainsi qu'une tombe, au plus tôt ». 

II 

Et dans un couvent solitaire 
Ses parents l'ont emmenée, 
Et d'un humble cilice 
Son jeune sein ont recouvert. 
Mais sous le vêtement monacal, 
Comme sous le brocart chamarré, 
Toujours la vision impie 
Faisait battre son cœur comme avant. 
Au pied de l'autel, sous l'éclat des cierges, 
Aux heures des chants solennels, 
Une voix connue, mêlée à la prière, 
Souvent retentissait à son oreille. 
Sous la voûte du sombre sanctuaire 
Parfois une image bien connue 
Se glissait sans bruit et sans laisser de trace ; 
Dans la légère vapeur de l'encens 
Doucement elle rayonnait, comme une étoile, 
Lui faisait signe et l'appelait... mais où?... 

(1) Dans tout ce passage, nous suivons le texte de Vve- 
denski. 



130 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



III 
Au frais, entre deux collines 
Se cachait le saint monastère. 
Des rangées de platanes et de peupliers 
L'entouraient, et parfois, 
Quand descendait la nuit dans le défilé, 
Au travers on voyait à la fenêtre d'une cellule 
Briller la lampe de la jeune moniale. 
A l'entour, à l'ombre des amandiers, 
Où se dresse une ligne de croix funéraires, 
Gardienne muette des tombeaux, 
Chantaient des chœurs de légers oiseaux ; 
Sur leur lit rocheux sautaient, murmuraient 
Des sources au flot glacé, 
Et sous le rocher qui surplombe, 
Se mêlant amicalement dans le ravin, 
Elles couraient plus loin parmi les buissons, 
Couvertes d'une neige blanche de fleurs. 

IV 
Vers le nord les montagnes étaient visibles. 
A l'heure où brille l'aurore du matin, 
Quand une vapeur bleuâtre 
Fume au fond de la vallée, 
Et que, tournés vers l'orient, 
Les muezzins appellent à la prière, 
Que la voix sonore de la cloche 
Vibre, réveillant le couvent 
Pour l'heure solennelle et paisible ; 
Quand la jeune Géorgienne 
Avec sa longue cruche, pour l'eau, 
Descend des pentes abruptes des monts, — 
Les cimes de la chaîne neigeuse, 
Comme un mur de couleur violet clair, 
■ . ■ _ 131 — - 



LERMONTOV 

Se dessinaient sur le ciel pur. 

Eé à l'heure du couchant, elles se vêtaient 

D'une longue écharpe de pourpre. 

Et au milieu, perçant les nuées, 

Se dressait, plus haut que toutes de la tête, 

Le Kazbek, roi puissant du Caucase, 

En turban et en chasuble de brocart. 

V 

Mais rempli de criminelles pensées, 
Le cœur de Tamara est inaccessible 
Aux pures extases. A ses yeux - 
Le monde entier est vêtu d'ombre triste, 
Et tout pour elle est prétexte à souffrance, 
Et le rayon du matin et les ténèbres des nuits. 
Parfois, à peine la fraîcheur de la nuit qui dort 
A-t-elle enveloppé la terre, 
Que devant la divine icône 
Elle tombe, l'esprit perdu, 
Et pleure, et dans le silence nocturne 
Ses profonds sanglots de douleur 
Troublent la pensée du voyageur 
Qui se dit : « C'est l'esprit de la montagne 
Qui gémit, enchaîné dans son antre ! » 
Et, tout en tendant son ouïe subtile, 
Il presse son cheval harassé... 

VI 

En proie à l'ennui et à l'inquiétude, 
Tamara souvent à sa fenêtre 
Est assise, irrésolue et solitaire, 
Et regarde au loin d'un œil attentif, 
Et tout le jour soupire et attend... 
Quelqu'un lui murmure : « Il viendra î » 

= 132 ' 



- LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

C'est pour quelque chose que des rêves l'ont char- 
mée, 
C'est pour quelque chose qu'il lui apparaissait 
Avec ses yeux remplis de tristesse, 
Avec sa voix merveilleusement tendre. 
Déjà, depuis de longs jours elle languit, 
Ne sachant pas elle-même pourquoi ; 
Veut-elle prier les saints 
Que c'est lui que son cœur prie; 
Accablée par cette lutte incessante, 
Se laisse-t-elle aller sur sa couche, 
L'oreiller la brûle, elle étouffe, défaille, 
Et se lève en sursaut, toute tremblante ; 
Son sein, ses épaules sont en feu, 
Elle ne peut respirer, ses yeux s'embrument, 
Ses bras avidement cherchent une étreinte, 
Les baisers se fondent sur ses lèvres... 



VU 

Le rideau aérien des ténèbres du soir 
A déjà revêtu les coteaux de Géorgie. 
Fidèle à sa douce coutume, 
Le Démon a volé vers le monastère. 
Mais longtemps, longtemps il n'a osé 
Troubler de ce paisible asile 
La sainteté. Et il y eut un instant 
Où, sembla- t-il, il fut prêt 
A laisser là ses cruels projets. 
Pensif, près des hautes murailles, 
Il erre ; quand il marche, sans qu'il y ait de vent, 
La feuille dans l'ombre frissonne. 
Il a levé les yeux ; la fenêtre, 
Éclairée par la lampe, brille ; 
=- = 133 



LERMONTOV =r===========^^ 

Il y a bien longtemps qu'elle attend quelqu'un. 

Et voilà qu'au milieu du silence universel 

Les harmonieuses vibrations du tchingare (î) 

Et les notes d'un chant ont retenti ; 

Et ces sons coulaient, coulaient, 

Tels des pleurs qui tombent, réguliers, goutte à goutte; 

Et cette mélodie était si tendre 

Qu'on eût dit que pour la terre 

Le ciel l'avait composée. 

N'était-ce pas un ange qui voulait 

Se retrouver avec un ami oublié, 

Qui avait volé vers ce lieu, en mystère, 

Et qui lui parlait du passé 

Afin d'alléger sa souffrance?... 

Les chagrins de l'amour, ses agitations, 

Pour la première fois le Démon les ressent... 

Il veut, plein de terreur, s'éloigner, 

Mais son aile reste immobile ! 

Et, ô merveille ! de ses yeux qui s'embrument 

Une lourde larme a roulé... 

Aujourd'hui encore, près de cette cellule, 

On peut voir une pierre de part en part brûlée 

Par cette larme ardente comme la flamme, 

Une larme qui n'était pas celle d'un homme!... (2). 

VIII 

Et il entre, disposé à aimer, 
L'âme toute ouverte au bien ; 
Et il pense que le temps souhaité 
D'entrer dans une nouvelle vie est venu. 

(1) Sorte de guitare. (Note de L.) 

(2) Dans Eloa, le Démon s'attendrit un instant, mais il 
reprend bien vite sa vraie nature et, s'il pleure, c'est pour 
mieux séduire sa victime. 

= 134 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



L'angoisse trouble de l'attente, 

La crainte muette devant l'inconnu, 

Comme à un premier rendez- vous, 

Son âme fière connut tout cela ; 

C'était là un mauvais présage... 

Il entre, regarde ; devant lui 

Un messager du Paradis, un chérubin, 

Ange gardien de la belle pécheresse, 

Se dresse, le front étincelant, 

Et contre l'ennemi, avec un clair sourire, 

La défend et l'ombrage de son aile... 

Et le rayon d'une lumière divine 

Soudain aveugla son regard impur, 

Et au lieu de douces paroles d'accueil, 

On entend retentir de pénibles reproches : 

IX 

« Esprit d'inquiétude, esprit de crime, 
Qui t'a mandé dans les ténèbres de la nuit ? 
De tes adorateurs, il n'en est pas ici ; 
Jusqu'à présent le mal ne souffla pas ici ! 
Cet asile de mon amour, de ma sainteté, 
Ne va pas le souiller de ton pas criminel ! 
Qui t'a appelé? » 

Pour toute réponse 
Le mauvais esprit sourit perfidement ; 
Son œil s'est empourpré de jalousie, 
Et de nouveau en son âme s'est ravivé 
Le poison d'une vieille haine. 
« Elle est à moi î dit-il d'une voix terrible : 
Laisse-la ! Elle est à moi ! 
Pour la défendre tu es venu trop tard, 
Et tu n'es ni son juge, ni le mien. 
Sur ce cœur rempli de superbe 

= 135 ===== 



LERMONTOV — 

J'ai apposé mon propre sceau ; 

Ici ta sainteté n'a plus rien à faire ; 

Ici c'est moi qui commande et qui aime ! » 

Et l'ange d'un œil affligé 

A contemplé la pauvre victime 

Et lentement, déployant ses ailes, 

Il s'est perdu dans l'éther du ciel... 



Tamara. 
Oh ! qui donc es-tu ? Tes paroles me font peur ! 
Est-ce l'enfer ou le ciel qui t'envoie? 
Que me veux-tu ? 

Le démon. 
Que tu es belle ! 
Tamara. 
Mais parle, qui donc es-tu?... Réponds-moi!... 

Le démon. 
Je suis celui que tu écoutais 
Dans le calme de minuit, 

Celui dont la pensée parlait doucement à ton âme, 
Dont confusément tu devinais la peine, 
Dont tu voyais l'image dans tes rêves ; t 
Je suis celui dont le regard détruit l'espérance, 
A peine l'espérance fleurit-elle dans un cœur; 
Je suis celui que personne n'aime, 
Et que tout être vivant maudit. 
L'espace et les années ne sont rien pour moi ; 
Je suis le fléau de mes esclaves sur terre, 
Je suis roi de la scier.ce et de la liberté, 
Je suis l'ennemi des cieux, le mal de la nature, 
Et tu le vois, je suis à tes pieds ! 



136 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Je t'ai apporté, d'un cœur attendri, 

Ma tranquille prière d'amour, 

Ma première souffrance ici-bas 

Et les premiers pleurs que j'ai versés. 

Oh ! écoute-moi, par pitié ! 

La jouissance du bien et des deux, 

Tu pourrais me la rendre d'un seul mot ; 

Revêtu de la robe sainte 

De ton amour, je pourrais m'y présenter, 

Tel un ange nouveau dans son nouvel éclat. 

Oh ! écoute-moi seulement, je t'en prie, 

Je suis ton esclave, je t'aime ! 

Dès l'instant que je t'ai vue, 

J'ai détesté soudain en secret 

Mon immortalité et ma puissance. 

Involontairement j'étais jaloux 

Des joies incomplètes de la terre : 

Ne pas vivre comme toi serait une souffrance, 

Et ce serait affreux d'être isolé de toi. 

Dans mon cœur desséché un feu inattendu 

S'est rallumé avec plus de force, 

Et la douleur, au fond de l'ancienne blessure, 

Comme un serpent engourdi s'est réveillée. 

Sans toi que m'importe cette éternité, 

De mon empire les limites sans fin ! — 

Ce ne sont que mots vides et sonores, 

Un temple immense sans la divinité (1) ! 

Tamara. 

Laisse-moi, esprit perfide ! 

Tais-toi, je ne crois pas aux discours d'un ennemi ! 



(1) Comparez la tirade du Démon d'Eloa : 

Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.. 
============= 137 



LERMONTOV ■ == 

Créateur!... Hélas l je ne puis pas 

Prier ; un poison mortel 

Emplit mon esprit qui faiblit. 

Ecoute-moi, tu me perds; 

Tes paroles sont un feu et un poison... 

Dis -moi, pourquoi m'aimes-tu? 

Le démon. 

Pourquoi, ma toute belle ? Hélas ! 

Je ne sais ; plein d'une vie nouvelle, 

Fièrement de ma tête criminelle 

J'ai arraché la couronne d'épines ; 

Tout mon passé je l'ai jeté dans la poussière ; 

Mon paradis, mon enfer sont dans tes yeux ! 

Je t'aime d'une passion non terrestre, 

Comme tu ne pourrais pas, toi, aimer : 

De toute l'ivresse, de toute la puissance 

De la pensée et du rêve immortels. 

Dans mon âme, dès le commencement du monde, 

Ton image a été empreinte, 

Devant moi elle apparaissait 

Dans les solitudes de l'éther éternel (1). 

Depuis longtemps, troublant ma pensée, 

Ton doux nom résonnait à mes oreilles ; 

Aux jours de félicité, dans le paradis, 

Il n'y avait que toi qui me manquais. 

Oh ! si tu pouvais comprendre 

Quelle amère douleur c'est, 

Toute une vie, des siècles, sans partage, 

Et de jouir, et de souffrir, 



(1) Eloa : 

... Depuis l'heure qui te vit naître, 
Dans tout être créé j'ai cru te reconnaître.. 
= 138 - 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Pour le mal de ne pas attendre d'éloges, 

Ni pour le bien de récompense ; 

De vivre pour soi seul, d'avoir l'ennui de soi-même 

Et de cette lutte éternelle 

Sans triomphe, sans apaisement ! 

De toujours regretter, de ne rien désirer, 

De tout savoir, de tout sentir et de tout voir. 

De faire effort pour tout prendre en haine 

Et pour tout mépriser dans le monde !.. 
Depuis que la malédiction divine 

S'est accomplie, depuis ce jour, 

Les chauds embrasseinents de la nature 

Se sont éternellement refroidis pour moi... 

Les espaces bleus devant moi s'étendaient 

Je voyais dans leur parure nuptiale 

Des astres de moi connus depuis longtemps,.. 

Ils passaient avec leurs couronnes d'or; 

Mais, hélas ! aucun d'eux 

Ne reconnaissait leur frère d'au! 

Je voulus, dans mon désespoir, appeler 

Des proscrits semblables à moi. 

Mais leurs voix, leurs visage;, leurs regards de haine, 

Hélas! moi-même je ne pouvais les reconnaître. 

Alors, épouvanté, je déployai mes ailes 

Et m'enfuis... Mais où? Pourquoi faire? 

Je l'ignore. Par mes anciens amis 

J'avais été repoussé; comme l'Eden, 

Le monde entier pour moi devint sourd et muet. 

Au capricieux hasard du courant 

Telle la barque désemparée 

Sans voiles et sans gouvernail 

Vogue, sans savoir où elle va ; 

Tel, à la première heure du matin, 

Un lambeau de nuage d'orage, 

139 



LERMONTOV :=========== ^^ 

Noir dans les profondeurs azurées, 
Seul, n'osant aborder nulle part, 
Erre sans but et sans laisser de trace : 
Dieu sait d'où il sort et où il va! 

Quant aux hommes, j'eus tôt fait de gouverner leur vie, 
Je ne fus pas long à leur apprendre le péché, 
A diffamer tout ce qui est noble, 
A blasphémer tout ce qui est beau ; 
Ce fut facile... La flamme de la foi pure, 
Pour toujours en eux je l' éteignis aisé*ment. . . 
Mais valaient-ils les peines que je prenais, 
Ces simples sots et ces hypocrites ? 
Alors je me cachai dans les gorges des monts 
Et me mis à errer, comme un météore, 
Dans les ténèbres de la nuit profonde... 
Et le voyageur isolé prenait le galop, 
Égaré par ce feu tout proche, 
Et, roulant à l'abîme avec son cheval, 
En vain il appelait à l'aide, et un sillon sanglant 
Derrière lui serpentait sur la pente... 
Mais ces sombres passe-temps du mal 
Ne me plurent pas très longtemps. 
Que de fois, soulevant des tourbillons de poussière 
Dans ma lutte avec l'ouragan puissant, 
Revêtu d'éclairs et de vapeurs, 
Je m'élançais avec fracas dans les nuages, 
Pour étouffer, dans la foule en révolte 
Des éléments, les murmures de mon cœur, 
Me sauver d'une pensée inévitable 
Et oublier l'inoubliable! 
Que peut être le récit des lourds revers, 
Des peines et des maux de la foule humaine, 
Des générations futures et passées, 
Au regard d'une courte minute 

- = 140 - -- = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



De mes tortures inavouées ? 

Les hommes ? Qu'est-ce que leur vie et leurs peines ? 

Elles ont passé, elles passeront! 

L'espoir reste da moins : un juste tribunal les attend ; 

Il peut pardonner, s'il condamne souvent ! 

Mais mon chagrin à moi constamment est là, 

Et il n'aura de fin pas plus que moi, 

Et il ne trouvera jamais le sommeil de la tombe! 

Tantôt, comme un serpent, il se fait caressant, 

Tantôt il brûle et luit comme une flamme, 

Tantôt il écrase ma pensée comme une pierre. 

Des espérances et des passions mortes 

Indestructible mausolée ! 

Tamara. 

Qui que tu sois, ami que le hasard me donne, 

Perdant pour toujours le repos, 

Malgré moi avec un plaisir secret 

J'écoute ta voix, toi qui as souffert. 

Mais si tes paroles sont traîtresses , 

Mais si, dissimulant la tromperie... 

Oh ! épargne-moi ! . . . Quelle gloire en aurais-tu ? 

Quel prix a pour toi mon âme ? 

Suis-je donc plus chère au ciel 

Que toutes celles que tu n'as pas remarquées ? 

Elles aussi, hélas ! sont belles ; 

Comme ici, leur couche virginale 

N'a pas encore été touchée par la main d'un mortel !... 

Eh bien ! fais -moi un serment irrévocable. . . 

Parle. Tu le vois : je souffre, 

Tu vois tout ce qu'imagine une pauvre femme ! 

Malgré toi tu nourris la crainte dans mon âme. . . 

Mais tu as tout compris, tu sais tout 

Et, sans doute, tu auras pitié de moi ! 

= 141 -- 



LERMONTOV . 

Jure-moi... Fais le vœu dès maintenant 
De renoncer à tes mauvais trafics ! 
Ou bien n'est-il plus désormais de serments 
Ni d'engagements qui soient inviolables?... 

Le démon. 

J'en jure par le premier jour de la création, 

J'en jure par son dernier jour, 

J'en jure par l'opprobre du crime 

Et par le triomphe du vrai éternel ; 

J'en jure par l'amère souffrance de la chute, 

Par le court rêve de la victoire ; 

J'en jure par notre rendez- vous 

Et par la séparation qui nous menace ; 

J'en jure par l'assemblée des esprits, 

Par le sort de mes frères qui me sont soumis, 

Par les glaives des anges impassibles, 

Mes ennemis toujours en éveil; 

J'en jure par le ciel et l'enfer, 

Par tout ce qui est sacré sur terre et par toi ; 

J'en jure par ton dernier regard, 

Par le premier pleur que tu as versé, 

Par l'haleine de tes lèvres sans malice, 

Par les flots de tes boucles soyeuses ; 

J'en jure par le bonheur et par la douleur, 

J'en jure par mon amour, 

J'ai renoncé à mes vieilles rancunes, 

J'ai renoncé aux pensées d'orgueil ; 

Désormais le poison de la flatterie trompeuse 

Ne troublera plus l'âme de personne. 

Je veux avec le ciel faire la paix, 

Je veux aimer, je veux prier, 

Je veux avoir la foi au bien ; 

Par un pleur de repentir j'effacerai 

: 142 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Sur un front désormais digne de toi 

Les traces qu'y laissa le feu céleste, 

Et le inonde, dans une ignorance tranquille, 

Peut bien sans moi finir de se flétrir ! 

Oh ! crois-moi : seul jusqu'à ce jour 

J'ai su te comprendre et t'apprecier. 

En te choisissant pour ma sainte idole 

J'ai déposé ma puissance à tes pieds . 

J'attends ton amour comme un présent, 

Et jeté donnerai l'éternité au prix d'un instant : 

En amour comme en malice, crois-moi, Tamara, 

Je suis immuable et je suis grand. 

Libre fils de l'éther, je t'emporterai 

Dans les immensités au-dessus des étoiles. 

Et de l'univers tu seras la reine, 

Ma première amie dans le monde ; 

Sans sympathie, sans intérêt 

Tes yeux contempleront la terre, 

Où il n'est ni bonheur véritable, 

Ni beauté de longue durée, 

Où l'on ne voit que crimes et que supplices. 

Où n'habitent que passions mesquim 

Où l'on ne sait, sans avoir peur, 

Ni haïr, ni aimer (1). 

Ignores-tu donc ce que c'est 

Que l'amour passager des hommes? 

C'est le bouillonnement d'un jeune sai 

Mais les jours passent et le sang se refroidit. 

Qui peut résister à 1 eloignement, 

Aux séductions d'une beauté nouvelle, 

A la fatigue et à l'ennui 

Et aux caprices des rêveries ? 

(1) Cf. Douma (n« 38). 

» = 143 ========= 



LERMONTOV — — — . — 

Non ! ô toi, mon amie, 

Sache-le, tu n'es pas destinée 

A te flétrir en silence dans un cercle étroit, 

Esclave de la brutalité d'un jaloux, 

Parmi des êtres pusillanimes et froids, 

De faux amis et des ennemis, 

Au milieu des craintes et des espoirs stériles, 

De travaux futiles et accablants ! 

Tristement, derrière ces hautes murailles, 

Tu ne dois pas non plus t'éteindre, sans passions, 

Toujours en prières, également loin 

Et de la divinité et des hommes. 

Oh non ! exquise créature, 

Tout autre doit être ta destinée : 

Ce sont d'autres souffrances qui t'attendent, 

Ce sont des extases autrement sublimes î 

Abandonne donc tes désirs premiers 

Et ce pitoyable monde à son sort : 

L'abîme de la fière science, 

En échange je t'ouvrirai. 

La foule des esprits qui me servent, 

Je l'amènerai à tes pieds ; 

A toi, ma toute belle, je donnerai 

Des servantes aériennes et fées ; 

Pour toi de l'étoile d'orient 

Je détacherai la couronne d'or, 

Je prendrai aux fleurs de la rosée des nuits 

Et je la tremperai de cette rosée ; 

D'un rayon du couchant de pourpre 

J'entourerai ta taille comme d'un ruban ; 

De la pure haleine des parfums 

J'enivrerai l'air autour de toi ! 

A toute heure, par un jeu merveilleux, 

Je cajolerai ton oreille; 

- ■ ■ = 144 ============================= 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Je te bâtirai des palais somptueux 

Aux murs de turquoise et d'ambre ; 

Je descendrai pour toi jusqu'au fond de la mer, 

Je volerai par delà les nuages, 

Je te donnerai tout, tout ce qui est sur terre, — 

Aime-moi !... » (1). 

XI 
Et, légèrement, 
Il effleura de ses lèvres brûlantes 
La bouche tremblante de Tamara ; 
Par des discours pleins de séduction 
Il répondait à ses supplications. 
Son puissant regard plonge au fond de ses yeux, 
Il l'embrase ; dans l'ombre de la nuit, 
Tout droit, devant elle, il étincelait, 
Inévitable comme la lame d'un poignard. 
Hélas ! l'esprit du mal a triomphé ! 
Le poison mortel de son baiser 
En un instant a pénétré dans son sein... 
Un cri douloureux, un cri terrible 
A troublé le silence de la nuit. 
Ce cri disait tout : l'amour, la souffrance, 
Le reproche avec une prière suprême, 
Et l'adieu sans espérance, 
L'adieu à une jeune vie... 

XII 

Pendant ce temps, le veilleur de nuit, 
Seul autour des hautes murailles, 
Faisant tranquillement sa ronde fixée, 
Allait avec sa plaque de fonte. 

(1) Cf. la scène de séduction dans Th. Moore, les Amours 
des anges. 

— — 145 — 

LERMONTOV. IO 



LERMONTOV : — 

Et, près de la cellule de la jeune vierge, 

Il a ralenti son pas régulier, 

Et sur la plaque de fonte, 

L'âme troublée, il a arrêté sa main. 

Et au milieu du silence environnant, 

Il lui a semblé qu'il entendait 

Deux bouches échangeant un baiser, 

Un cri furtif et un faible soupir. 

Et alors le soupçon impie 

Pénétra le cœur du vieillard... 

Mais un instant encore se passa, 

Et tout redevint calme ; des lointains 

Le souffle léger de la brise 

N'apportait que le murmure des feuilles, 

Et dans ses sombres rives tristement 

Chuchotait le torrent montagnard. 

Plein de terreur, le vieillard avec hâte récite 

Le canon du saint solitaire 

Afin de chasser de son âme de pécheur 

La suggestion de l'esprit méchant ; 

De ses doigts tremblants il signe 

Son sein que bouleversent des visions, 

Et, silencieux, à pas pressés, 

Il poursuit sa ronde ordinaire. 



XIII 

Belle comme une péri endormie , 
Elle reposait dans son cercueil ; 
Plus blanche et plus pure que son voile 
Était la couleur terne de son front. 
Pour toujours ses cils sont abaissés... 
Mais, ô ciel ! ne dirait-on pas 
Que derrière eux son œil ne faisait que dormir 

r^^.— « „ ., Tf V -, f .,. r -, 146 .,-, ,... ^.-^-^ 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Et que, merveilleux, il ne faisait qu'attendre 
Ou le baiser ou le retour du jour ? 
Mais c'est en vain qu'un rayon de lumière 
Glissait entre eux en ruisseau d'or; 
C'est en vain que dans un muet chagrin 
Les lèvres de ses -parents les baisaient, — 
Non ! le sceau éternel de la mort, 
Rien plus n'est capable de l'arracher ! 

XIV 

Pas une fois, aux jours de réjouissances, 
Tamara n'eut parure de fête 
Plus brillante de couleurs et plus riche. 
Les fleurs de son ravin natal 
(Ainsi l'exige l'antique cérémonial) 
Sur elle versent leurs parfums, 
Et, foulées par la main de la morte, 
Sembleni comme elle dire adieu à la tenv. 
Et rien sur son visage 
Ne conservait la trace de sa fin 
Dans l'ardeur des passions et des ivresses. 
Et tous ses traits étaient 
Revêtus de cette beauté 

Exempte d'expression, comme celle du marbre, 
Privée de sentiment et d'âme, 
Mystérieuse comme la mort elle-même. 
Un sourire étrange s'y était figé 
Après avoir éclos sur ses lèvres ; 
Il disait beaucoup de souffrances 
A des yeux qui eussent observe : 
Il exprimait le froid dédain 
D'une âme qui voit s'effeuiller son rêve, 
Il formulait sa dernière pensée, 
Son adieu muet à la terre ! 

■ . l Ssas 147 



LERMONTOV ============ 

Vain reflet d'une vie disparue, 
Il était encore plus mort, 
Encore plus désespéré au cœur 
Que ses yeux éteints pour jamais. 
Ainsi à l'heure solennelle du couchant, 
Quand, se fondant dans une mer d'or, 
Le char du jour s'est caché, 
Les neiges du Caucase, pour un instant 
Gardant un chatoiement vermeil, 
Étincellent dans les lointains sombres. 
Mais cette lumière, déjà demi-morte, 
Dans l'étendue ne trouve pas de reflet 
Et n'illumine la route de personne 
Du haut de ses sommets glacés!... 

XV 

En foule voisins et parents 
Déjà s'apprêtent pour le triste voyage. 
Arrachant ses longues boucles blanches, 
Se frappant la poitrine en silence, 
Pour la dernière fois, Goudal monte 
Son coursier à la blanche crinière, 
Et le cortège s'est ébranlé. Trois jours, 
Trois nuits, le voyage doit durer. 
Parmi les vieux os de ses aïeux 
Pour la morte un asile de paix fut creusé. 
L'un des ancêtres de Goudal, 
Après avoir pillé voyageurs et villages, 
Quand la maladie sur son lit l'eut cloué 
Et que l'heure vint de la repentance, 
En expiation de ses péchés passés, 
Avait promis de bâtir une église 
Au sommet de rochers de granit, 
Où s'entend seul le chant de la bourrasque, 
— 148 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Où Ton ne voit voler que le milan. 

Et bientôt, parmi les neiges du Kaztoek, 

S'était élevé un temple solitaire, 

Et les os de cet homme coupable 

Enfin, en ce lieu, trouvèrent le repos; 

Et l'on avait changé en cimetière 

Ce rocher, ami des nuages : 

Comme étant plus proche des cicux 

Plus chaude semble être la demeure suprême ; 

Comme les hommes sont plus éloignes, 

Le dernier sommeil, croit-on, ne sera pas trouble. 

Vain souci ! Les morts ne rêvent 

Ni des malheurs, ni des joies des jour 

XVI 

Dans l'immensité de l'étlier d'azur 

L'un des anges saints 

Volait de ses ailes d'or 

Et dans ses bras il emportait 

Une âme pécheresse loin du inonde; 

Et par de douces paroles d'espéranee 

Il dispersait ses inquiétudes, 

Et la trace de son crime et de seii douletu 

Il l'effaçait avec ses larmes. 

Des lointains déjà vers eux arrivaient 

Les concerts du paradis, quand soudain, 

Barrant la route devant eux, 

Surgit des abîmes l'esprit infernal. 

Il était puissant comme l'ouragan, 

Il étincelait comme l'éclair de foudre, 

Et orgueilleusement, dans sa folle audace, 

Il dit : « Elle est à moi ! » 

Au cœur de son gardien elle s'est blottie, 
D'une prière étouffant sa crainte, 
= 149 ======== 



LERMONTOV 

L'âme pécheresse de Tamara. 
Le sort de son avenir se décidait : 
Devant elle encore il était debout, 
Mais, ô Dieu, qui l'aurait reconnu? 
Combien méchant était son regard, 
Combien gonflé d'un venin mortel, 
D'une haine qui ne connaît pas de borne ; 
Et le froid du tombeau émanait 
De son visage immobile. 

« Disparais, ténébreux esprit de doute ! » 
Répondit l'envoyé du ciel : 
« Assez longtemps tu as triomphé ; 
L'heure du jugement maintenant est venue, 
Et juste est la sentence de Dieu ! 
Les jours de l'épreuve sont passés ; 
Avec l'enveloppe terrestre et périssable 
Les entraves du mal l'ont quittée. 
Sache-le, depuis longtemps nous l'attendions ! 
Son âme était de celles 
Dont la vie n'est qu'un seul instant 
De tourments insupportables, 
De délices inassouvies ; 

Le Créateur, des meilleurs éléments de l'éther 
A tissé les fibres de leur vie* 
Elles n'ont pas été faites pour le monde, 
Et le monde ne fut pas fait pour elles ! 
D'un prix cruel elle a racheté 
Toutes ses heures de doute... 
Elle a souffert, elle a aimé, 
Et le paradis s'est ouvert à l'amour ! » 

Et l'ange, de son œil sévère, 
Regarda le tentateur ; 
Puis, ouvrant joyeusement ses ailes, 
Il se plongea dans l'éclat des cieux. 

:= = ^ === . 150 -r- 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Et le Démon vaincu maudit 
Ses rêves pleins de folie, 
Et de nouveau resta là, hautain, 
Seul, comme avant, dans l'univers, 
Sans espérance et sans amour î... 

Sur le penchant rocheux des monts 
Dominant la vallée de Kaïchaour, 
S'élèvent encore jusqu'à ce temps 
Les créneaux d'une antique ruine. 
De récits qui font peur aux enfants 
La tradition sur elle est prodigue... 
Tel un fantôme, ce monument muet, 
Témoin de ces jours de merveilles, 
Parmi les arbres se dresse noir. 
En bas, l'aoul se dissémine, 
La terre est fleurie et verdoyante, 
Le murmure discordant des voix 
S'y perd et les tintantes caravanes 
Passent, venant de très loin, 
Et, se précipitant à travers les vapeurs, 
Le torrent brille et écume. 
Et dans sa vie éternellement jeune, 
Par le froid, le soleil, au printemps, 
La nature se délasse en folâtrant 
Comme un insoucieux enfant. 

Mais le château est triste, ayant achevé 
Autrefois sa tâche à son tour, 
Comme un pauvre vieillard qui survit 
A ses amis, à sa famille chérie. 
Ils n'attendent plus que le lever de la lune, 
Ses habitants qu'on ne voit pas : 
Alors, pour eux, c'est fête et temps libre! 
Ils bourdonnent, courent dans tous les coins. 
La grise araignée, ermite nouveau, 
=t± 151 _ 



LERMONTOV =============== 

File la trame de ses réseaux ; 

La famille des verts lézards 

Sur le toit joyeusement s'ébat, 

Et le serpent, plein de prudence, 

Se glisse hors de la fente obscure 

Sur la dalle du vieux perron : 

Tantôt soudain il s'enroule en trois anneaux, 

Tantôt il s'étend en une longue raie 

Et resplendit comme un glaive d'acier 

Oublié sur le terrain d'anciennes luttes, 

Et qui fut inutile au héros expiré... (1). 

C'est le désert. Nulle part il n'y a trace 
Des années passées : la main des siècles 
Soigneusement, longtemps, les a effacées 
Et rien ne rappelle plus 
Le nom illustre de Goudal, 
Ou celui de sa fille chérie ! 
Mais la chapelle, sur l'abrupt sommet, 
Où la terre a recueilli leurs os, 
Conservée par les autorités saintes, 
Se voit encore au milieu des nuages ; 
A la porte se tiennent droits, 
Comme au port d'armes, de noirs granits 
Recouverts de couches de neige ; 
Et sur leur poitrail, en guise de cuirasses, 
Les glaces éternelles étincellent. 
Des masses somnolentes d'éboulis 
A des saillies de rocs, pareilles à des cascades 
Prises soudain par la gelée, 
Pendent à l'entour, âpres et tristes. 
Et là la bourrasque fait sa ronde, 
Balayant la poussière des parois grises. 



(1) Cf. Mtsyri, strophe XXII. 

= 152 



■ LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

Tantôt elle entonne une longue mélodie, 

Tantôt elle semble héler des sentinelles. 

Entendant parler dans de lointains pays 

D'une chapelle merveilleuse dans la contrée, 

Seuls, venus d'Orient, les nu,; 

Se hâtent en foule pour s'y agenouiller ; 

Mais sur ces dalles funéraires toutes parentes 

Depuis longtemps plus personne ne vient pleurer! 

Le rocher du sombre Kazbek 

Garde jalousement son butin, 

Et l'éternel murmure de L'homme 

Leur éternelle paix ne troub 

Le Démon est l'œuvre de la vit tout entière de L. 
Sans compter la pièce Mon Démon (1829) et l'essai 
Azraïl (1831), il nous a été conservé cinq rédactions 
successives du poème, qui s'échelonnent en 1829, 1830, 
1831, 1833 et enfin en 1838-40. C'est la cinquième réd 
tion que nous avons traduite, c'est elle que Ion cousu 
comme définitive. Divers indices, des défauts et des 
incertitudes trop visibles, donnent à supposer que le 
poète n'a pas mis la dernière main a son oeuvre. Telle 
qu'elle est, cette rédaction, où pour la première fois L. 
transporte la scène dans le Caucase, est infiniment 
supérieure aux essais qui ont précède, et, si l'on ne 
trouve pas ici l'art si sûr qui triomphe dans Kalachni- 
kov, la somptuosité des tableaux, l'éclat des images 
forcent l'admiration. Le Démon ne fut imprimé en son 
entier que dans l'édition Doudychkine, en 1873. — Pour 
ce qui est de la part des influences, il est certain que 
L. s'est inspiré plus ou moins de Byron (le Ciel et la 
Terre, 1822), de Thomas Moore (les Amours des 
anges, 1823) et de ÏEloa de Vigny qu'il connut certai- 
nement à partir de la deuxième rédaction (1830). 
- — = 153 



LERMONTOV r ^^^- ==r ^^-- ^^ 

Le Démon eut un très grand succès, qu'attestent à 
l'étranger de nombreuses traductions, et en Russie, 
notamment, des représentations, en tableaux vivants, 
des scènes les plus caractéristiques. L'une de ces 
manifestations artistiques, au Palais d'Hiver en 1873 et 
l'année suivante au Grand-Théâtre, resta célèbre par 
le luxe qui y fut déployé. N'oublions pas non plus de 
signaler l'opéra de Rubinstein, dont le livret fut com- 
posé par Viskovatov, représenté pour la première fois 
sur le théâtre Marie, en janvier 1875. En peinture, le 
poème de L. a inspiré particulièrement Vroubel, dont 
les interprétations du Démon sont nombreuses. 



53. Berceuse cosaque. 
Kazatchia kolybeVnaia piésnia. 1840. I, 31. 

Dors, mon joli petit enfant, 
Baiouchki baiou (1). 
La lune claire, calme, regarde 
Ton petit berceau. 
Je vais te raconter des contes, 
Chanter des chansons ; 
Mais dors bien vite et clos tes yeux, 
Baiouchki baiou. 

Sur les rochers court le Térek, 
L'eau trouble jaillit ; 

(1) Dans les berceuses populaires, ce refrain revient sans 
cesse, avec ses variantes : baiou, baiou, bai, bai, ou liouliou, 
liouli. Ce sont autant de syllabes enfantines, sans signi- 
fication précise, servant à endormir les nourrissons. (Voir P. 
V. Chein, la Grande-Russie dans ses chansons, t. I, fasc. 1). 
L. a certainement, pour cette poésie, puisé aux sources 
populaires. 
■ — — 154 = ^- =- - = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Le méchant Tchétchène rôde sur le bord, 

Aiguise son poignard ; 

Mais ton père est un vieux guerrier 

Trempé aux combats : 

Dors, mon mignon, sois bien tranquille, 

Baiouchki baiou. 

Tu connaîtras, quand il sera temps. 
La vie en campagne ; 
Hardi, tu chausseras rétrier, 
Prendras le fusil. 
Je te broderai toute en 
Ta selle de bataille... 
Dors, mon petit enfant chéri, 
Baiouchki baiou. 

Tu seras un vrai bo&atyr, 
Un cosaque dans l'âme. 
J'irai pour te faire la conduite. 
Tu me feras des signes 
Combien d'ameres larmes en «;aehette 
Je verserai cette nuit-là î... 
Dors, mon ange, doueement, tranquillement. 
Baiouchki baiou. 

Je me consumerai d'ennui. 
Inconsolable j'attendrai ; 
Tout le jour je dirai mes prières, 
La nuit je tirerai les sorts ; 
Je me dirai que tu es triste 
En pays étranger... 
Dors, tandis que tu ignores la peine, 
Baiouchki baiou. 

Je te donnerai pour ta route 
Une image sainte : 
Quand tu prieras le bon Dieu, 
Mets-la devant toi ; 



LERMONTOV = 



Et partant pour le combat mortel, 
Souviens-toi de ta mère... 
Dors, mon joli petit enfant, 
Baiouchki baiou. 

Les critiques russes ont signalé les rapports, assez 
étroits en effet, de cette pièce avec une berceuse de 
Walter Scott : le Chant de la nourrice d'un jeune chef 
écossais. V. trad. Defauconpret. Paris, Gosselin, 1839, 
tome 30, p. 386, 387. Quoi qu'il en soit, la Berceuse 
cosaque est de beaucoup la plus populaire des poésies 
de L. Elle figure dans toutes les anthologies et a été 
très souvent traduite en plusieurs langues. Elle a été 
mise en musique, en particulier, par Grétchaninov. La 
parodie de Nékrassov : Dors, polisson, pendant que 
tu ne fais pas de mal... a été fameuse en son temps. 



54. Le Novice. Mtsyri (1). 1840. II, 74. 



Gustans gustavi paululum mellis, 
Et ecce çgo morior. 

I. Rois (2). 



Il n'y a pas beaucoup d'années, 
Au lieu où, se mêlant, murmurent, 
Enlacées comme deux sœurs, 
L'Aragva et la Koura, 

(1) D'après une note de L. lui-même, ce mot, en langue 
géorgienne, désigne un moine qui n'a pas fait de vœux, un 
frère convers ou un novice. Dans un brouillon du Musée 
Lermontov (13 e cahier), le poème porte simplement pour 
titre Béri, c'est-à-dire « Le Moine » en géorgien. 

(2) Nous avons traduit par le latin de la Vulgate le slavon 
du texte. Voici le passage complet : I Rois, chap. XIV, 43: 

— -= 156 = 



- . - LE CAUCASE. LA VIE LIRRE 

S'élevait un monastère. Encore aujourd'hui 

Le piéton qui vient de la montagne peut voir 

Les piliers du portail ruiné, 

Les tours et la voûte de l'église (1) ; 

Mais sous la voûte ne s'élève plus 

L'odorante fumée de l'encens, 

On n'entend plus, à une heure tardive, 

Le chant des moines priant pour nous. 

Seul, maintenant, un vieillard blanc, 

Gardien demi- vivant des ruin 

Oublié par les hommes et la mort, 

Balaye la poussière des dalles funéraires 

Dont l'inscription parle 

De gloire passée et dit comment 

Tel roi, en telle année, 

Accablé du poids de sa couronne, 

A remis à la Russie son peuple. 

Et la bénédiction de Dieu est descendue 
Sur la Géorgie ! Elle a fleuri 
Désormais à l'ombre de ses jardins, 
Sans avoir à craindre d'ennemis, 
Derrière un rempart de baïonnettes amies. 

« Saùl dit donc à Jonathas : Découvrez-moi ce que vous 
avez fait. Jonathas avoua tout, et lui dit : J'ai pris un peu de 
miel au bout d'une baguette que je tenais à la main, et j'en 
ai goûté ; et je meurs pour cela». Cette épigraphe s'applique 
parfaitement au jeune novice qui n'a fait que goûter à la 
liberté et qui en est mort. 

(1) Ces ruines se trouvent à Mtskhet, ancienne capitale de 
la Géorgie et résidence de ses rois aux iv e et v° siècles. 
Cette ville, actuellement un pauvre village, est située sur la 
route militaire, au débouché des gorges du Darial, à l'en- 
droit où l'Aragva se jette dans la Koura. Tiflis est à quel- 
ques verstes en aval. V. Reclus, l'Asie russe, p. 229. 

157 = 



LERMONTOV 



II 



Un jour, un général russe 
Arrivait d'au delà des montagnes à Tiflis ; 
Il amenait un enfant captif. 
Celui-ci était malade, il n'avait pu supporter 
Les fatigues d'un lointain voyage. 
Il paraissait avoir six ans (1), 

Tel le daim des montagnes, il était craintif et sauvage, 
Et faible et souple comme un roseau ; 
Mais la maladie pénible 
Avait alors développé en lui l'âme forte 
De ses pères. Sans se plaindre 
Il se consumait, pas même un faible gémissement 
Ne s'envolait de ses lèvres enfantines ; 
D'un signe il refusait les aliments, 
Et tranquillement, fièrement, il se mourait. 
Ému de compassion, un moine 
Prit soin du malade, et sous la clôture 
Protectrice il resta, 
Sauvé par l'art de son ami, 
Mais, étranger aux amusements enfantins, 
D'abord il fuyait tout le monde, 
Errait silencieux, solitaire, 
Et soupirait, les yeux tournés vers l'orient, 

(1) Les biographes de L., Chan-Guirei et Khostatov, ont 
raconté que le poète, visitant Mtskhet, y fit la connaissance 
d'un vieux moine qui lui raconta ses aventures. Encore 
enfant, il avait été fait prisonnier par le général Ermolov, 
puis confié au monastère qui s'était chargé de son éduca- 
tion. Pris de nostalgie, il avait plusieurs fois tenté de s'en- 
fuir du couvent. L., sur ces données réelles, développa, 
dans un cadre nouveau, un thème qu'il avait déjà abordé 
dans la Confession et le Boiar Orcha. 

158 _- ' _= ±= 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Tourmenté par une nostalgie obscure 

Pour le pays de sa naissance. 

Mais plus tard, il s'habitua à la captivité, 

Finit par comprendre une langue étrangère, 

Fut baptisé par le saint moine, 

Et, sans connaître les tumultes du monde. 

Il voulait, à la fleur des ans, 

Prononcer des vœux monastiques, 

Quand soudain il a disparu 

Par une nuit d'automne. Une sombre forêt 

S étendait sur les monts à l'cntour. 

Trois jours, toutes les recherches 

Furent vaines; mais après, 

On le trouva dans la steppe inanime 

Et on le rapporta au monastère. 

Il était terriblement pâle et maigre 

Et faible, comme si un long travail 

La maladie ou la faim lavait c\U iuk 

Aux questions il ne répondait pas, 

Chaque jour visiblement il s'affaiblissait 

Et sa fin devint prochaine. 

Alors un moine vint le trouver, 

Lui apportant exhortations et prières; 

Et le malade, l'ayant écouté avec fierté, 

Se souleva, rassemblant un reste de for 

Et longtemps, en ces termes, parla : 

III 

sv Tu es venu ici entendre 
Ma confession, je t'en remercie! 
Tout de même il vaut mieux devant quelqu'un 
Parler pour soulager son cœur ; 
Mais aux hommes je n'ai pas fait de mal ; 
Aussi, pour ce qui est de mes actions, 
159 



LERMONTOV 

A quoi bon vous les faire connaître ? 

Quant à mon âme, se peut-elle raconter? (1). 

J'ai peu vécu et j'ai vécu captif. 

J'échangerais bien, si je le pouvais, 

Deux vies comme celle-ci pour une seule, 

Pourvu qu'elle soit active et remplie. 

J'ai connu la puissance d'une seule pensée, 

Une seule passion, mais ardente : 

Comme un ver elle vécut en moi, 

Me rongea l'âme et la dévora. 

Elle appelait mes rêveries i~ 

Loin des cellules et des prières étouffantes, 

Vers ce monde merveilleux d'alertes et de batailles, 

Où les rochers se cachent dans les nuages, 

Où les hommes sont libres comme des aigles. 

C'est elle que, dans les ténèbres des nuits, 

J'ai nourrie de larmes et d'angoisses. 

Cette passion, devant le ciel et la terre, 

Je l'avoue maintenant bien haut 

Et n'en demande pas le pardon. 

IV 

« Vieillard! j'ai bien souvent entendu dire 
Que tu m'as sauvé de la mort. — 
Pourquoi ?... Farouche et solitaire, 
Feuille arrachée par la tempête, 
J'ai grandi dans ces sombres murs, 
Enfant par le cœur, moine par le sort. 
A personne je n'ai pu dire 
Les mots sacrés de père et de mère. 

(1) Ces huit vers sont repris de la Confession (Ispoviéà"), 
1830, II, 117, strophe III. Ils se lisent également dans le Boiar 
Orcha, 1835, II, 286, dans la bouche d Arsène. 

=- - — = 160 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Assurément tu voulais, vieillard, 

Que dans le couvent je perdisse l'habitude 

De ces noms si doux. — 

Ce fut en vain : ils résonnaient en moi 

Depuis ma naissance. Je voyais que les autres 

Avaient patrie, maison, amis, parents, 

Et chez moi je ne rencontrais, 

En fait d'âmes chères, pas même leurs tombes ! (1). 

Alors, sans perdre de vaines larmes, 

En mon cœur je fis ce serment : 

Qu'au moins pour un instant je pusse 

Contenter un jour mon envie et serrer 

Ma poitrine brûlante contre une autre poitrine, 

Fût-elle inconnue, mais de ma race. 

Hélas ! maintenant ces rêves 

Ont péri à peine éclos, 

Et moi, comme j'ai vécu, sur la terre étrangère 

Je mourrai esclave et orphelin. 



s< Le tombeau ne me fait pas peur : 
Là, dit-on, la douleur s'endort 
Dans un calme éternel et froid 
Mais je regrette de quitter la vie. 
Je suis jeune, jeune... As-tu connu, toi, 
Les rêves d'une jeunesse sans frein? 
Ou bien tu n'as pas su ou tu as oublié 
Combien tu haïssais et combien tu aimais ? 
Comme ton cœur battait plus fort 
A la vue du soleil et des champs 
Depuis la haute tour d'angle, 
Où l'air est frais et où parfois, 

(1) Ce développement se trouve déjà dans le Boiar Orcha. 

^ = 161 = 



LERMONTOV. 



LERMONTOV 

Dans une fente profonde du mur, 

Enfant d'une contrée inconnue, 

Se pose et se blottit le jeune ramier 

Épouvanté par l'ouragan ? 

Que maintenant ce monde si beau 

Te laisse froid : tu es faible, tu es blanchi, 

Et des désirs tu n'as plus l'habitude. 

A quoi bon ? Tu as vécu, vieillard! 

Tu as recueilli dans le monde de quoi oublier. 

Tu as vécu, — moi aussi j'aurais pu vivre ! (1). 

VI 

« Tu veux savoir ce que j'ai vu 
Quand j'étais libre ? Des champs opulents, 
Des collines, couvertes d'une couronne 
D'arbres qui, pressés à l'entour, 
Frémissaient, telle une fraîche troupe 
De frères prenant part à une ronde. 
J'ai vu les poitrails des rochers sombres, 
Quand un torrent les a séparés, 
Et j'ai deviné leurs pensées : 
C'est un don que j'ai reçu d'en haut! 
Depuis longtemps leurs bras de pierre 
Sont là tendus à travers l'air 
Et à chaque instant ils désirent se rejoindre, 
Mais les jours fuient, les années fuient — 
Jamais ils ne pourront se rencontrer. 
J'ai vu les crêtes des montagnes, 
Fantastiques comme des songes, 
Quand à l'heure où vient l'aurore 

(1) Ce passage tout entier est emprunté à la Confession, 
strophe II. Il reparaît encore sans modifications dans le 
Boiar Orcha, chap. II, p. 240, 241. 

— 162 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Fumaient comme des autels 

Leurs sommets sous le ciel bleu, 

Et que, nuages après nuages, 

Quittant leur gîte mystérieux, 

Prenaient vers l'Orient leur course, 

Pareils à une blanche caravane 

D'oiseaux migrateurs de pays lointains ! 

Au loin j'ai vu parmi la brume, 

Dans les neiges scintillantes comme diamants, 

Le vieux, l'inébranlable Caucase ; 

Et j'avais le cœur plus léger, 

Je ne sais pour quelle raison. 

Une voix secrète me disait 

Que jadis j'ai vécu là-bas, 

Et dans mon souvenir le passé 

Devenait toujours plus clair, plus clair... 

VII 

s< Et je me rappelais la maison de mon père, 
Notre ravin, et tout autour 
L'aoul éparpillé dans l'ombre (1) ; 
J'entendais encore les bruits du soir, 
Les chevaux errants accourant au logis 
Et l'aboiement lointain des chiens familiers. 
Je me rappelais les vieillards basanés, 
A la lumière des soirs de lune 
En face du perron de mon père 
Assis, le visage très grave ; 
Et l'éclair des fourreaux ciselés 
Des longs poignards... Et comme un rêve, 
Tout cela, en une suite confuse, 
D'un seul coup défilait devant moi. 

(1) Nom du village, au Caucase. 

— ■ = 163 — 



LERMONTOV ==============^^ 

Et mon père? Le voici, comme en vie, 

Dans son harnachement guerrier 

Qui m'apparaissait, et je me souvenais 

Du bruissement de sa cotte de mailles, du reflet de 

son fusil, 
De son regard fier, indomptable, 
Et de mes jeunes sœurs... 
Des flammes de leurs doux yeux 
Et du son de leurs chants et de leurs propos 
Au-dessus de mon berceau... 
Dans ce ravin, là, courait un torrent ; 
Il était bruyant, mais peu profond ; 
J'y allais, sur le sable d'or, 
Jouer à l'heure de midi 
Et suivais de l'œil les hirondelles 
Quand, présageant la pluie, 
Elles effleuraient les flots de l'aile. 
Et je me rappelais notre calme demeure 
Et, devant le foyer du soir, 
Les longs récits sur la façon 
Dont vivaient les gens d'autrefois 
Quand le monde était encore plus beau. 

VIII 

« Tu veux savoir ce que j'ai fait 
Quand j'étais libre? J'ai vécu et ma vie, 
Sans ces trois jours de félicité, 
Eût été plus triste et plus sombre 
Que ta vieillesse décrépite. 
Depuis bien longtemps j'avais résolu 
De contempler les campagnes lointaines, 
D'apprendre si la terre était belle ; 
De savoir si c'est pour la liberté ou la prison 
Que nous sommes nés en ce monde. 

. = 164 — - 



- LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

Et à l'heure nocturne, l'heure effrayante, 
Quand l'orage vous épouvantait, 
Quand, vous pressant autour de l'autel, 
Vous étiez prosternés la face contre terre, 
Je me suis enfui (1). Oh ! moi, en bon frère, 
J'aurais été heureux d'embrasser la tempête, 
Des yeux je suivais les nuages, 
Avec la main j'aurais voulu saisir l'éclair... 
Dis-le moi, entre ces murailles 
Qu'auriez- vous pu me donner en échange 
De cette amitié courte, mais si vive, 
Entre mon cœur orageux et la tempête?... 

IX 

W J'ai couru longtemps. Où étais-je? où allais-je ? 
Je ne sais ! Pas une étoile 
N'éclairait mon pénible voyage. 
J'étais joyeux d'aspirer 
Dans ma poitrine douloureuse 
La fraîcheur nocturne de ces bois, — 
Et cela me suffisait. De longues heures 
Je courus et, à la fin, fatigue, 
Je me couchai dans les hautes herbes. 
J'écoutai : personne ne me poursuivait. 
L'orage s'était calmé. Une pâle lueur 
S'étendait en une longue raie 
Entre le ciel sombre et la terre, 
Et je distinguais, en silhouette, 
Se profilant sur elle les dents des monts lointains. 
Immobile, silencieux, je restai couché. 
Parfois dans un ravin un chacal 

(1) Ces dix derniers vers existent déjà dans le Boiar 
Orcha, p. 238. 

. 165 : = 



LERMONTOV 

Criait et pleurait comme un enfant, 

Et, faisant briller ses lisses écailles, 

Un serpent se glissait parmi les pierres ; 

Mais la peur ne me serrait pas le cœur : 

Moi-même, comme un animal, j'étais étranger aux 

hommes, 
Je rampais et me cachais comme un serpent. 



« En bas, tout au fond, au-dessous de moi, 
Un torrent grossi par l'orage 
Grondait, et son cri sourd 
A un cent de voix furieuses 
Ressemblait. Quoique sans paroles, 
Ce langage m'était intelligible : 
Un reproche incessant, une querelle éternelle 
Avec des blocs de pierre obstinés. 
Tantôt soudain il se calmait, tantôt plus fort 
Il retentissait au milieu du silence ; 
Et voilà que sur les cimes brumeuses 
Chantèrent des oiseaux et que l'Orient. 
Devint tout d'or ; une brise 
Fit remuer les feuilles humides ; 
Les fleurs endormies respirèrent, 
Et à leur exemple, pour saluer le jour, 
Je soulevai la tête... 

Je regardai tout autour. Je ne le cache pas, 
J'eus peur : sur le rebord 
D'un abîme menaçant j'étais couché, 
Où hurlait, en se tordant, le flot furieux. 
Des rochers en degrés y conduisaient ; 
Mais l'esprit du mal seul avait passé par là 
Quand, précipité du haut des cieux, 
Il avait disparu dans les gouffres souterrains. 

— rr 166 ■ 



-— LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

XI 
« Autour de moi le jardin de Dieu était en fleurs. 
Un parterre diapré de plantes 
Gardait les traces de larmes célestes, 
Et des pampres, comme des tresses, 
Se tordaient, glorieux parmi les arbres 
De la verdure transparente de leurs feuilles ; 
Et des grappes bien pleines, 
Pareilles à des pendeloques précieuses, 
Y pendaient magnifiques, et parfois 
Sur elles un essaim peureux d'oiseaux s'abattait. 
Et de nouveau je m'étendis à terre, 
Et encore je prêtai l'oreille 
A des voix magiques, étranges ; 
Elles chuchotaient dans les buissons, 
Comme si elles s'entretenaient 
Des secrets du ciel et de la terre ; 
Et toutes les voix de la nature 
Se mêlaient en ce lieu ; il ne manquait 
A cette heure solennelle des actions de grâce 
Que la voix orgueilleuse de l'homme. 
De tout ce que je ressentis alors, 
De mes pensées, il n'en reste plus trace ; 
Pourtant j'aurais voulu les raconter 
Pour vivre encore une fois, en pensée du moins. 
Ce matin-là la voûte du ciel 
Était si pure qu'un œil attentif 
Aurait pu suivre un ange dans son vol ; 
Elle était si transparente et profonde, 
Si remplie d'un azur bien égal ! 
Je m'y plongeai des yeux et de l'âme, 
Jusqu'à ce que l'ardeur de midi 
Fût venue dissiper mes rêves, 
Et je commençai à souffrir de la soif. 

-= 167 = 



LERMONTOV 



XII 



« Alors du haut du ravin jusqu'au torrent, 

Me retenant aux flexibles buissons, 

De bloc en bloc, comme je pus, 

Je me mis à descendre. Sous mes pieds 

Se détachant, une pierre parfois 

Roulait jusqu'en bas ; derrière, elle laissait 

Un sillon d'où s'élevait une colonne de poussière ; 

On l'entendait avec fracas rebondir, puis 

Elle était engloutie par le flot ; 

Et je restais suspendu sur les profondeurs, — 

Mais la jeunesse, une fois libre, est forte 

Et la mort ne me semblait pas terrible ! 

Aussitôt que des escarpements 

Je fus descendu, la fraîcheur des eaux des mon- 
tagnes 

Comme un souffle vint à ma rencontre, 

Et avidement je collai ma bouche sur le courant. 

Subitement une voix, un bruit léger de pas... 

Aussitôt je me cachai dans les buissons ; 

Envahi par un tremblement involontaire, 

Je risquai un regard craintif 

Et j'ouvris une oreille avide. 

Et plus près, toujours plus près résonnait 

La voix d'une jeune Géorgienne, 

Si vive et sans apprêt, 

Si douce et si franche qu'on eût dit une voix 

Accoutumée à prononcer 

Seulement des noms d'amis. 

C'était une chanson toute simple, 

Mais elle m'est restée dans l'esprit ; 

Et dès que le crépuscule commence, 

Un invisible esprit me la chante. 

= 168 = 



===== LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



XIII 

« Tenant une cruche sur la tête, 
La Géorgienne par l'étroit sentier 
Descendait vers les rives. Parfois 
Elle chancelait parmi les pierres, 
Riant de sa maladresse. 
Et pauvre était sa parure ; 
Et elle allait légère, rejetant 
En arrière les longs plis 
De sa tchadra. L'ardeur de l'été 
Avait mis une ombre dorée 
Sur son visage et son sein ; et comme un feu 
Émanait de ses lèvres et de ses joues ; 
Et la nuit de ses yeux était si profonde, 
Si remplie de mystères d'amour, 
Que mes ardentes pensées 
Se brouillèrent. Je me rappelle seulement 
Le bruit de la cruche quand le courant 
Lentement la remplissait 
Et un frôlement... et ce fut tout. 
Puis quand je revins à moi, 
Et que mon sang cessa d'affluer au cœur, 
Elle était déjà loin ; 

Elle allait, quoique moins vite, d'un pas léger, 
Droite sous son fardeau, 
Comme le peuplier, roi de ses campagnes... 
Pas très loin, dans l'ombre fraîche, 
Semblaient avoir poussé dans le rocher 
Deux huttes, comme une couple d'amis ; 
Sur le toit plat de l'une d'elles 
Une fumée bleue ruisselait. 
Je vois, je crois voir encore 
La porte s'ouvrir tranquillement 

= 169 



LERMONTOV — 

Et se refermer soudain... 

— Tu ne pourrais, je sais, comprendre 

Mon angoisse, ma douleur, 

Et si tu le pouvais, j'en aurais du chagrin : 

Non, que le souvenir de ces instants 

Meure en moi et avec moi ! 

XIV 

« Épuisé par les fatigues de la nuit, 
Je me couchai à l'ombre. Un bienfaisant sommeil 
Me ferma les yeux malgré moi... 
Et de nouveau je voyais en rêve 
L'image de la jeune Géorgienne. 
Et à un étrange et doux émoi 
Mon cœur de nouveau fut en proie. 
Longtemps je fis effort pour respirer 
Et je me réveillai. Déjà la lune 
Brillait haut dans le ciel, et un nuage 
Tout seul derrière elle était tapi 
Comme s'il ouvrait des bras avides 
Sur la proie qu'il convoitait (1). 
Le monde était sombre et silencieux ; 
Seules, en une frange d'argent, 
Les cimes de la chaîne neigeuse 
Étincelaient au loin devant moi, 
Et sur ses bords rejaillissait le torrent. 
Dans la hutte que j'avais remarquée une lumière 
Tremblota, puis de nouveau s'éteignit : 
Dans les cieux, à l'heure de minuit, 
Ainsi s'éteint l'étoile brillante ! 
J'avais envie... mais je n'osais pas 
Frapper à cette porte. Une seule idée 

(1) Cf. dans Bêla, voir plus loin, p. 190. 

= 170 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



M'emplissait l'âme, c'était de passer 
Dans mon pays natal, et je surmontai, 
Comme je pus, les tortures de la faim. 
Et voilà que je me mets en route 
Droit devant moi, timide et muet ; 
Mais bientôt, dans la profondeur des bois, 
Je perdis de vue les mon tagnes 
Et là je commençai à m'égarer. 

XV 

« En vain, dans ma fureur, à chaque instant, 
J'arrachais d'une main désespérée 
Les broussailles emmêlées de lierre : 
Toujours c'était la forêt, l'éternelle forêt à l'entour, 
A tout instant plus affreuse et plus épaisse; 
Par un million d'yeux tout noirs 
Les ténèbres de la nuit me regardaient 
Entre les branches de chaque buisson... 
La tête me tournait. 
J'essayai de grimper sur les arbres, 
Mais jusqu'au bord des deux 
C'était toujours la même forêt hérissée. 
Alors je tombai sur le sol 
Et dans mon délire je sanglotai, 
Et je mordis l'humide sein de la terre, 
Et des larmes, des larmes coulèrent 
Sur lui en une rosée brûlante... 
Mais, tu peux m'en croire, je ne souhaitais pas 
Le secours des hommes... Je leur étais étranger 
Pour toujours, comme la bête des steppes ; 
Et si, même un instant, un appel à l'aide 
M'eût trahi, je te le jure, vieillard, 
J'aurais arraché ma lâche langue (1). 

(1) Cf. le Boiar Orcha, p. 239. 

=^= 171 _ 



LERMONTOV 



XVI 



« Tu t'en souviens, dans mes années d'enfance 
Jamais je n'ai connu les larmes ; 
Mais là je pleurai sans honte. 
Qui pouvait me voir? Seulement la sombre forêt, 
Et la lune, naviguant au milieu des cieux ! 
Illuminée de ses rayons, 
Couverte de mousse et de sable, 
Entourée comme d'une muraille 
Infranchissable, devant moi 
S'ouvrait une clairière. Soudain 
Y passa une ombre et de deux feux 
Les éclairs furtifs brillèrent... puis 
Une sorte de bête d'un seul bond 
Sortit du fourré et se coucha, 
En jouant, à la renverse sur le sable. 
C'était l'hôte éternel du désert, 
Le puissant léopard. Il rongeait 
Un os humide et joyeusement glapissait ; 
Parfois il dirigeait son œil sanglant, 
En agitant «doucement la queue, 
Vers la pleine lune, et sa fourrure 
Se trouvait inondée d'argent. 
J'attendis, armé d'une souche noueuse, 
L'instant du combat ; mon cœur soudain 
S'était enflammé d'une soif de lutte 
Et de sang... C'est vrai, la main du destin 
M'a conduit par un autre chemin, 
Mais maintenant ce dont je suis sûr, 
C'est que j'eusse pu, au pays de mes pères, 
N'être pas le dernier des braves. 



172 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



XVII 



ss J'attendis. Et voilà que dans l'ombre nocturne 
Il éventa un ennemi et un cri 
Prolongé, douloureux comme une plainte, 
Retentit soudain... et il se mit 
A creuser en colère le sable avec sa patte, 
Se dressa tout droit, puis se coucha 
Et son premier bond furicu\ 
Me menaça d'une mort terrible... 
Mais je l'avais prévenu. 
Mon coup fut sûr et rapide : 
Ma robuste souche, comme une hache, 
Lui fendit son large crâne... 
Il poussa comme un gémissement humain 
Et se renversa sur le dos. Mais bientôt, 
Quoique le sang coulât de sa blessure 
En un flot presse, large, 
La lutte reprit ardente, une lutte à mort ! 

XVÏII 

« II s'abattit contre ma poitrine ; 
Mais dans sa gorge j'eus le temps d'enfoncer 
Et d'y retourner par deux fois 
Mon arme... Il hurla, 
Ramassa ses dernières forces, 

Et tous deux enlacés comme un couple de serpents, 
Nous embrassant plus fort que deux amis, 
Nous tombâmes ensemble et dans l'obscurité 
Le combat se prolongea à terre. 
Et jetais terrible à cet instant; 

Comme ce léopard du désert, j'étais méchant et sauvage, 
J étais plein de feu, je glapissais comme lui : 
On eût dit que moi-même j étais né 

= 173 — 



LERMONTOV . 

Dans une famille de léopards et de loups 

Sous le frais couvert des forêts. 

Il me semblait que j'avais oublié 

Toute voix humaine, et dans ma poitrine 

Avait éclos ce cri terrible, 

Comme si, depuis mon enfance, ma langue 

Ne connaissait pas d'autres accents... 

Mais mon adversaire commença à faiblir, 

A hésiter, à souffler moins fort, 

Il m'étreignit pour la dernière fois... 

Les prunelles de ses yeux immobiles 

Lancèrent de terribles éclairs, puis 

Se fermèrent lentement pour le sommeil éternel ; 

Mais, avec son ennemi triomphant, 

Il avait trouvé la mort face à face 

Comme dans la bataille il convient au guerrier!... 

XIX 

« Tu peux voir sur ma poitrine 
Les traces profondes de ses griffes ; 
Ces blessures ne sont pas cicatrisées 
Et pas encore fermées ; mais une fois recouvertes 
Par la terre humide, elles seront rafraîchies 
Et la mort pour toujours les guérira. 
Alors je les avais oubliées, 
Et rassemblant un reste de forces, 
Je m'enfonçai dans la profondeur de la forêt. . . 
Mais vainement je me battais avec le sort : 
Il se riait de moi ! 

XX 

« Je sortis de la forêt. Et voilà 
Que le jour s'éveilla et la ronde 
Des astres qui guidaient ma route disparut 
Parmi ses rayons. La forêt brumeuse 

, 174 ===================== 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Se mit à parler. Au loin un aoul 

Commença à fumer. Un murmure confus 

Dans le vallon était apporté par le vent... 

Je m'assis et prêtai l'oreille ; 

Mais le bruit s'était tu avec le vent. 

Et je regardai tout autour de moi : 

Ce pays, me semblait-il, m'était connu. 

Et je fus épouvanté : je n'avais pas été long 

A comprendre que de nouveau 

J'étais revenu dans ma prison ; 

Qu'inutilement pendant tant de jours 

J'avais caressé de secrets projets, 

J'avais patienté, langui et souffert... 

Et pour quoi enfin?... Pour qu'à la fleur de l'âge, 

Ayant à peine entrevu le monde de Dieu, 

Après avoir compris la félicité d'être libre 

Au sonore murmure de la chênaie, 

J'emportasse avec moi dans la tombe 

Le regret de la sainte patrie, 

Le reproche cuisant des espoirs trompés 

Et l'humiliation de votre pitié !... (1). 

Encore en proie au doute 

Je pensais : c'est un songe affreux... 

Soudain le son lointain de la cloche 

Se remit à retentir dans le silence, — 

Et tout alors fut bien clair pour moi... 

Oh! tout de suite je l'avais reconnu ! 

Bien souvent déjà il avait, de mes yeux d'enfant, 

Chassé des visions vivantes où je rêvais 

De mes proches et parents chéris, 

De la liberté sauvage des steppes, 

De coursiers rapides et fous, 



(1) Cf. A la mémoire d'Odoévski (n° 10), l rc strophe. 

= 175 =========== 



LERMONTOV - 

De merveilleux combats parmi les rocs, 

Où seul je triomphais de tous !... 

Et je l'entendais sans verser de larmes, à bout de 

forces. 
Il me semblait que ce tintement sortait 
De mon cœur, comme si quelqu'un 
M'eût d'un battant de fer frappé sur la poitrine. 
Et je compris alors confusément 
Qu'il ne me serait plus jamais donné 
De me frayer un chemin jusqu'à ma patrie. 

XXI 

« Oui, j'ai mérité mon destin! 
Le cheval puissant qui, dans une steppe étrangère, 
A jeté bas son mauvais cavalier, 
De très loin trouvera la route droite et courte 
Pour retourner dans son pays natal... 
Que suis-je auprès de lui? Vainement mon cœur 
Est rempli d-e désirs et de nostalgies : 
Ce n'est là qu'une fièvre impuissante et vaine, 
Un jeu de visions, une maladie de l'esprit. 
Sur moi la captivité a laissé 
Son empreinte... Telle la fleur de la prison : 
Solitaire elle a grandi 
Et elle est pâle parmi les dalles humides 
Et longtemps elle n'a pu produire 
De jeunes feuilles, toujours elle attendait 
Des rayons vivifiants. Et bien des jours 
Ont passé, et une main compatissante 
S'est laissé pousser par le chagrin de la fleurette, 
Elle l'a transportée dans le jardin 
Au voisinage des roses. Partout à l'entour 
On respirait la douceur de vivre... 
Mais quoi ? A peine l'aurore se fut-elle levée 
— = 176 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Que son rayon si chaud brûla 
La fleurette éclose en prison... 

XXII 

« Et comme elle, me brûlait 
Le feu du jour impitoyable. 
En vain je cachais dans l'herbe 
Ma tête épuisée de fatigue : 
Ses brins desséchés sur mon front 
Faisaient comme une couronne d'épines 
Et la terre elle-même 
Me soufflait du feu au visage. 
Illuminant subitement les hauteurs, 
Des éclairs se croisaient ; du haut des blancs 

rochers 
Une vapeur coulait. Le monde de Dieu dormait, 
Dans un engourdissement profond, 
Du sommeil lourd du désespoir. 
On n'entendait plus même le cri du râle, 
Le trille si vif de la libellule, 
Ou le balbutiement enfantin du ruisseau. Seul 
Un serpent, avec un bruit d'herbes sèches, 
Laissant briller son dos jaunâtre, 
Telle une lame recouverte jusqu'en bas 
D'une inscription dorée, 
Traçant un sillon sur le sable friable, 
Se glissait avec précaution ; puis 
Jouant, folâtrant sur le sable, 
Il se roulait en un triple anneau (1); 
Et, tout à coup, comme sous l'effet d'une brûlure, 
Il s'inquiéta, fit un bond 
Et disparut dans les buissons lointains. 

(1) Cf. Démcn, 2 e partie, fin. 

=r= 177 = 



LERMONTOV. 



LERMONTOV 



XXIII 

« Et dans les cieux tout était 
Lumière et calme. A travers les vapeurs 
Au loin deux monts faisaient une tache noire. 
Notre monastère, au pied de l'un d'eux, 
Brillait dans sa clôture crénelée. 
En bas, l'Aragva et la Koura, 
Enroulant leurs rubans d'argent 
A l'entour des frais îlots, 
Sur les souches des buissons qui chuchotent, 
Couraient amicalement et légèrement... 
Que j'étais loin pour les atteindre! 
Je voulus me lever, — devant mes yeux 
Tout tournoya avec rapidité ; 
Je voulus crier, — ma langue sèche 
Resta sans voix et immobile. . . 
Je me mourais. Je fus en proie 
Au délire avant- coureur de la mort. 

Il me sembla 
Que j'étais étendu au fond du lit humide 
D'une profonde rivière, et tout autour 
C'était une obscurité mystérieuse. 
Et, étanchant ma soif éternelle, 
Le courant, froid comme glace, 
Me coulait bruyamment dans la poitrine... 
Et je ne craignais que de m'assoupir 
Tellement je ressentais de délices, de bien-être... 
Et au-dessus de ma tête, très haut, 
Le flot pressait le flot 
Et le soleil, au travers du cristal du flot, 
Répandait une lueur plus douce que la lune... 
Et des troupeaux diaprés de truites (1) 

(1) Dans le texte il ne s'agit que de poissons, sans spécifi- 

— . — = 178 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Se jouaient parfois parmi les rayons. 

Et je me souviens de l'une d'elles : 

Plus avenante que les autres 

Elle venait me caresser. Son dos 

D'écaillés d'or était couvert. 

Elle fit des évolutions 

Au-dessus de ma tête plus d'une fois 

Et le regard de ses yeux verts 

Était d'une douceur triste et profonde... 

Et je ne pouvais assez m'en étonner : 

Sa petite voix argentine 

Me murmurait des discours étranges, 

Elle chantait et se taisait ensuite. 

Elle disait : 

« Mon enfant, 
Reste ici avec moi : 
Dans l'eau est la vie libre, 
Le frais et le repos. 

w J'appellerai mes sœurs. 
Notre ronde réjouira 
Ton regard embrumé 
Ton âme fatiguée. 

« Endors-toi! Ta couche est molle, 
Ta couverture est transparente. 
Passeront les années, passeront les siècles 
Au murmure de merveilleux songes. 

« Oh ! mon chéri ! Je ne cache pas 
Que je t'aime, 

Je t'aime, comme la libre vague, 
Je t'aime, comme ma vie... » 

« Et longtemps, longtemps j'écoutai; 



cation quelconque ; mais il fallait conserver, dans la traduc- 
tion, le sexe, ryba, rybka, poisson, étant en russe du féminin. 
= 179 = 



LERMONTOV — — . 

Il me semblait que le courant sonore 

Mêlait son murmure tranquille 

Aux paroles du poisson d'or. 

Puis je perdis connaissance. La lumière de Dieu 

S'éteignit de mes yeux. Mon fou délire 

Céda à l'exténuation du corps... 

XXIV 

« Ainsi l'on me trouva et l'on me releva... 
Toi-même tu connais le reste. 
J'ai fini. Crois à mes paroles 
Ou n'y crois pas, cela m'est égal. 
Une seule chose m'attriste : 
Mon cadavre froid et muet 
Ne se dissoudra pas dans ma terre nataîfe, 
Et le récit de mes amères souffrances 
N'appellera dans ces sourdes murailles 
La douloureuse attention de personne 
Sur mon nom obscur. 

XXV 

« Adieu, mon père... Donne-moi la main. 
Tu le sens :. la mienne est brûlante... 
Sache-le, ce feu, depuis mes jeunes années, 
Vivait caché dans le fond de mon cœur ; 
Mais aujourd'hui plus rien ne l'alimente, 
Et il a brûlé sa prison, 
Et il retournera à Celui 
Qui, à tous, à leur tour fixé, 
Donne la douleur et le repos. . . 
Mais que m'importe? Que dans le paradis, 
Dans le saint paradis, par delà les nuages, 
Mon âme enfin trouve un asile... 
Hélas ! pour quelques minutes passées 
Parmi les rochers escarpés et sombres 

:= 18Q 



. LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

Où je jouais dans mon enfance, 
J'échangerais le paradis et l'éternité!... (1). 

XXVI 

« Lorsque je serai près de mourir, 
Et crois-moi, tu n'attendras pas longtemps, 
Donne l'ordre de me transporter 
Dans notre jardin, à la place où fleurissent 
Deux buissons de blancs acacias... 
L'herbe entre eux est si épaisse, 
Et l'air frais si parfumé, 
Et elle est si transparente, si dorée, 
La feuille qui se joue au soleil ! 
Ordonne de me placer là . 
Du rayonnement du jour bleu 
Je m'enivrerai une dernière fois. 
De là aussi se voit le Caucase ! 
Peut-être, du haut de ses cimes, 
Il m'enverra son salut d'adieu, 
Il l'enverra avec la fraîche brise... 
Et auprès de moi, avant la fin, 
Retentiront à nouveau des accents fraternels! 
Et je pourrai penser qu'un ami 
Ou un frère, incliné sur moi, 
A essuyé d'une main attentive 
Sur ma face la sueur froide de la mort, 
Et qu'à demi-voix il me chante 
Quelque chose de mon cher pays... 
Et avec cette pensée je m'endormirai, 
Et je ne maudirai personne!... » 

S'il y a une parenté évidente entre Mtsyri et le Giaour 
de Byron, l'originalité de L. éclate, dans son poème, 

(1) Cf. la Confession, strophe V, et le Boiar Orcha, p. 240. 

= 181 = 



LERMONTOV — 

par ce fait qu'il s'y est mis tout entier, avec son âme de 
passion et de révolte, avec ses rêves de vie libre, avec 
son orgueil indomptable. Ce désir d'épancher ses sen- 
timents l'a entraîné à des invraisemblances et à des 
exagérations qui sont très sensibles. Mais ces défauts 
sont largement compensés par la richesse et le pitto- 
resque des descriptions, par le sentiment profond qui 
anime tout et fait que volontiers on oublie les déclama- 
tions. Mtsyri, comme on l'a vu, est une réplique de deux 
autres poèmes : la Confession et le Boiar Orcha. 



55. Le Rendez-vous. Svidanié. 1841. I, 71. 

Derrière les forêts des montagnes 

S'est éteint le rayon du soir, 

A peine en un filet d'eau bruyant 

Brille la source chaude ; 

Les jardins de parfums vivants 

Se sont remplis ; 

Tiflis est plongé dans le silence, 

Les «défilés ne sont que nuit et brume ; 

Les songes tourmenteurs volent 

Sur les mortels pécheurs, 

Et les anges gardiens 

Conversent avec les enfants. 

Là-bas, derrière la vieille forteresse, 

Sur le sombre mont, 

Au pied d'un frais platane 

Je repose sur un tapis, 

Je repose seul et je pense (1) : 

Ne m'as-tu pas en rêve 

(1) Le séjour à Tiflis est insupportable en été et, pour 
goûter quelque fraîcheur, les habitants vont respirer sur les 

182 = 



LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 



Pour la morne nuit 

Fixé un rendez- vous? 

Et à cette heure mystérieuse 

Mais douce à l'amour, 

C'est toi, mon unique amie, 

Qu'évoquent mes songes. 

En bas, les feux des guetteurs 

Seuls brillent sur le pont, 

Et les clochers tout noirs 

Comme des sentinelles se dressent ; 

Et de leur pas peu hardi, 

Des bains, de toutes parts, 

On voit sortir en blanches files 

Des couples de Géorgiennes. 

Voici, par la rue déserte, 

Qu'elles errent, se glissent... 

Mais sous la longue tchadra 

Comment te reconnaître? 

Ta petite maison au toit plat 

Je la vois de loin, 

Le perron aux degrés branlants 

Se baigne dans la rivière (1). 

Parmi la fraîcheur qui souffle 

Sur la Koura bleue (2), 

Elle est enveloppée d'un réseau 

Verdoyant de lierre. 

Derrière le haut peuplier 

Je vois là-bas une fenêtre... 

hauteurs voisines, près de la forteresse ou vers le ravin où 
jaillissent les sources chaudes. V. Reclus, l'Asie russe, 
p. 233. 

(1) Voir une description semblable d'habitation géorgienne 
dans Mtsyri, strophe XIII. 

(2) La Koura arrose Tiflis. 

- 183 -~ 



LERMONTOV 



Mais une lumière solitaire 
Ne l'éclairé pas ! 
J'attends. Dans l'incertitude, 
En vain mon regard erre ; 
Impatient, de mon poignard 
J'ai déchiré le tapis. 
J'attends dans un ennui stérile ; 
Je suis triste, accablé... 
Voilà qu'une humidité froide 
M' arrive de l'orient ; 
Derrière la brume on voit rougir 
Les sommets gris, dentelés ; 
Formés en caravanes sortent 
De la ville les marchands... 
Arrière, arrière, honteuse larme ! 
Bouillonne, ma colère ! 
Ta noire trahison, serpent, 
Elle est claire pour moi ! 
Je sais ce qui causait la joie 
De ce jeune Tartare, 
Qui chevauchait hier comme un fou, 
Sur le pavé sonore. 
Ce n'est pas sans motif qu'il parade 
Devant ta fenêtre, 
Et que ton père trouve superbe 
Son étalon persan. 

Je vais prendre ma longue carabine, 
Je franchirai les portes ; 
Là, sous un rocher désert 
Est un étroit recoin. 
Jusqu'à midi derrière la chapelle 
Funèbre j'attendrai, 
Et vers la route poudreuse 
Je braquerai ma carabine. 
============ 184 ======== 



=========================== LE CAUCASE. LA VIE LIBRE 

En vain mon cœur tressaille 
Je me suis couché parmi les pierres... 
Écoutez! j'entends un bruit tout proche. 
Ah! c'est toi, scélérat! 

Ce drame saisissant, à l'effet suspendu si tragique, est 
une « Orientale » dont on sent qu'aucun des traits n'est 
conventionnel. 



185 



IV. - UN HÉROS DE NOTRE TEMPS 



Sous ce titre commun, L. a réuni cinq nouvelles de sujets 
et de caractères différents. Elles ne se rattachent l'une à 
l'autre que par le personnage de Pétchorine, qui est mêlé 
au récit. Ces nouvelles sont : Bêla, Maxime Maximytch, 
Tamane, la Princesse Mary et le Fataliste. 

I. Bêla et Maxime Maximytch forment un premier 
groupe. Le premier de ces récits a paru en 1839 dans le 
tome II des Annales de la Patrie, l'autre seulement dans la 
première édition du roman complet en 1840. 

La mise en scène de Bêla est intéressante et pittoresque. 
Elle rappelle, d'une façon frappante, le début de Laurelte 
ou le Cachet rouge de Vigny. Un voyageur, se rendant de 
Tiflis à Stavropol, rencontre sur sa route, dans les escarpe- 
ments du Koïchaour, un brave homme de capitaine, vieux 
célibataire et bavard, que l'on nous présente sous le nom de 
Maxime Maximytch. Obligés de se réfugier dans une cabane 
de montagnards, les deux compagnons devisent et Maxime 
Maximytch fait le récit des aventures d'un jeune officier, 
nommé Pétchorine, qui fut autrefois en garnison avec lui 
dans une forteresse le long du Térek. Ce récit est simple. 
Bêla est la fille d'un prince circassien voisin de la forteresse. 
Pétchorine est séduit par ses charmes de petite sauvagesse. 
Comme le frère de Bêla, Azamat, a envie d'un cheval que 
possède le Circassien Kazbitch, Pétchorine s'arrange pour 
qu'il puisse s'emparer de l'objet de sa convoitise, à la con- 
dition qu'il lui livre sa sœur. Bêla, amenée à la forteresse, 
est d'abord comme un oiseau captif, farouche et triste, mais 
peu à peu elle s'apprivoise et Pétchorine s'en fait aimer. Ici 
==' 186 = 



===================== UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

le récit s'interrompt. Le thé bu et les attelages reposés, on 
se remet en route. Les voyageurs, en passant un col près 
de la Krestovaia, sont pris par une bourrasque de neige et 
obligés encore une fois de s'abriter dans une cabane. -Maxime 
Maximytch achève l'histoire de Bêla. La petite Circassicnuc 
est fort gâtée à la forteresse. Le bon Maxime Maximytch 
lui-même l'entoure de soins. Mais bientôt Pétchorine la 
néglige, sort trop souvent pour aller à la chasse. Bêla sent 
qu'elle n'est plus aimée et est prise de nostalgie. Pétchorine 
fait à son ami sa confession. Il avoue que Bêla, pas plus que 
d'autres, n'a rempli le vide de son coeur, qu'il a essayé de 
tout pour dissiper son ennui et qu'il a pris la résolution de 
voyager en pays lointains. Au cours d'une chasse au san- 
glier, Bêla est blessée mortellement par Kazbitch, qui Vi 
sur elle la perte de son cheval enlevé par Azamat. 

Nous ne donnerons de Bêla que quelques pages descrip- 
tives. 

C'est au début; les deux voyageurs ont lié conversation 
le long de la route : 

La conversation en resta là et nous continuàuu 
marcher silencieusement côte à côte. Au sommet de la 
montagne nous trouvâmes de la neige. Le soleil s'était 
couché et la nuit avait succédé au jour brusquement, 
comme cela se produit dans les contrées méridionales ; 
mais, grâce au chatoiement des neiges, nous pouvions 
facilement distinguer la route, qui montait toujours, 
quoique moins fortement. Je fis placer ma valise sur la 
télègue, remplacer les bœufs par des chevaux et je 
jetai un dernier regard au fond de la vallée; mais un 
brouillard épais, dont les flots envahissants s'élevaient 
du ravin, l'enveloppait tout entière et pas le moindre bruit 
ne parvenait d'en bas jusqu'à nos oreilles. Nos Ossétes 
m'entourèrent en tumulte et réclamèrent leur pour- 
boire; mais le capitaine les apostropha si sévèrement 
qu'ils se dispersèrent en un clin d'œil. 
■- 187 



LERMONTOV ,■■■■ - . — . 

« Quel peuple! dit-il. Ils ne savent pas seulement 
comment on dit pain en russe, mais ils ont bien appris 
à dire : Mon officier, donne-nous pour boire. J'aime 
encore mieux les Tartares : au moins ils ne sont pas 
ivrognes... » 

Avant d'arriver au relais, nous avions encore une 
verste. Tout à l'entour, c'était un calme, un tel calme 
qu'à son seul bourdonnement on eût pu suivre un 
cousin dans son vol. A notre gauche s'enfonçait dans 
le noir un profond ravin ; au delà et devant nous, les 
cimes des montagnes, d'un bleu sombre, toutes ridées 
de crevasses, couvertes de masses de neige, se profi- 
laient sur l'horizon pâle, qui conservait encore un 
dernier reflet du crépuscule. Dans le ciel sombre, les 
étoiles commençaient à se montrer et, chose étrange, 
elles me paraissaient bien plus élevées que chez nous, 
dans le nord. Des deux côtés de la route émergeaient 
des blocs de pierre nus et noirs; par- ci par-là des 
buissons se montraient sous la neige, mais pas même 
une feuille sèche ne remuait et cela faisait plaisir, au 
milieu de ce silence de mort de la nature, d'entendre 
s'ébrouer * l'attelage fatigué de la troïka de poste et 
tinter à intervalles irréguliers ses clochettes russes. 

— Demain il fera bien beau temps! dis-je. 

Le capitaine ne répondit rien et me montra du doigt 
une haute montagne qui se dressait juste en face de nous. 

— Qu'est-ce qu'il y a ? demandai-je. 

— Le Goutt. 

— Eh bien ! 

— Voyez comme il fume. 

Et en effet, le Goutt fumait. Sur ses flancs rampaient 
de légères traînées de vapeurs et au sommet il y avait 
un nuage noir, si noir qu'il faisait tache sur le ciel 
sombra. 
= 188 — 



UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

Déjà nous distinguions le relais, les toits des cabanes 
qui l'entouraient et devant nous brillaient des lumières 
accueillantes, quand un vent aigre et froid se mit à 
souffler; le ravin gémit et une pluie fine commença. 
J'avais à peine eu le temps de passer mon manteau que 
la neige tomba. Je jetai un regard de vénération sur le 
capitaine... 

Les voyageurs poursuivent leur route après un arrêt dans 
une hutte de montagnards. 

Cependant le thé était bu. Les chevaux, depuis long- 
temps attelés, grelottaient dans la neige. La lune pâlis- 
sait à l'occident et semblait prête à s'enfoncer de nou- 
veau dans les nuages noirs qui pendaient sur les cimes 
lointaines, comme les lambeaux d'un rideau déchiré. 
Nous sortîmes de la cabane. En dépit des prédictions 
de mon compagnon, le temps s'éiait éclairci et nous 
promettait une matinée tranquille. Les rondes des 
étoiles s'entrelaçaient en merveilleux dessins sur l'hori- 
zon lointain et elles s'éteignaient l'une après l'autre, à 
mesure que la pâle lueur venue de l'orient envahissait 
la voûte du ciel d'un violet sombre, illuminant peu à 
peu les pentes abruptes des montagnes, couvertes de 
neiges inviolées. A droite et à gauche, des abîmes téné- 
breux, mystérieux, s'enforçaient dans le noir, et des 
nuées, s' enroulant et se déroulant, comme des serpents, 
en sortaient pour se glisser dans les crevasses des 
rochers voisins, comme si elles sentaient et redoutaient 
l'approche du jour. 

Tout était calme au ciel et sur la terre, comme dans 
le cœur de l'homme à l'instant de la prière du matin. 
Seulement de temps à autre arrivait de l'orient un vent 
froid qui hérissait la crinière des chevaux, couverte de 
givre. Nous nous mîmes en route. Nos cinq mauvaises 

= 189 .- =r-^- 



LERMONTOV 

rosses avaient peine à traîner nos voitures sur le 
chemin tortueux qui menait au Goutt. Nous suivîmes 
par derrière, mettant des pierres sous les roues quand 
les chevaux n'en pouvaient plus. La route semblait 
aller droit au ciel ; car aussi loin que s'étendait la vue, 
elle ne cessait de monter et enfin se perdait dans un 
nuage qui, dès la veille au soir, s'était posé sur le 
sommet du Goutt, comme un milan qui attend sa 
proie (1). La neige criait sous nos pas. L'air était si 
raréfié que nous avions peine à respirer. Le sang à 
chaque instant davantage m'affluait à la tête; mais, 
malgré cela, je ne sais quelle sensation de bien-être se 
répandait dans mes veines et je me sentais joyeux de 
me trouver si haut au-dessus du monde : joie puérile, 
si Ton veut, mais à mesure qu'on s'éloigne des con- 
traintes sociales et qu'on se rapproche de la nature, on 
redevient malgré soi enfant. L'âme se dégage de toutes 
les notions acquises et redevient telle qu'elle a été déjà 
et qu'elle doit être assurément un jour. Celui-là qui, 
comme moi, aura eu l'occasion d'errer dans la solitude 
des montagnes et de contempler longtemps leurs mer- 
veilleux aspects, d'aspirer avidement Fair vivifiant de 
leurs précipices, celui-là comprendra mon désir de 
traduire, de raconter, de peindre ces féeriques tableaux. 
Enfin nous atteignîmes la cime du Goutt, nous nous 
arrêtâmes et nous nous mîmes à regarder. Au-dessus 
de la montagne planait un nuage gris, dont le souffle 
glacé présageait un orage prochain; mais au levant, 
l'horizon était si clair et si doré que le capitaine et moi, 
nous avions complètement oublié le nuage. Oui, le 
capitaine lui-même. Les cœurs simples ont le sens de 
la beauté et de la grandeur de la nature, cent fois plus 



(1) Cf. Mtsyri, XIV. 
— — 190 



- UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

fort et plus vivant, que nous autres, conteurs enthou- 
siastes en paroles et sur le papier. 

— Vous devez être, lui dis-je, habitué à ces magni- 
fiques spectacles ? 

— Oui, on s'habitue aussi au sifflement des balles, 
c'est-à-dire à dissimuler les palpitations involontaires 
de son cœur. 

— J'ai entendu dire, au contraire, que pour certains 
vieux soldats, c'est là une musique même agréable. 

— Oui, d'une certaine façon, elle est agréable; mais 
c'est parce qu'alors le cœur bat plus fort. Regardez, 
ajouta-t-il en me montrant l'orient : quel pays! 

Et en effet, j'aurais peine à retrouver un pareil pano- 
rama. A nos pieds s'étendait la vallée de Koichaour, 
sillonnée par l'Aragva et une autre rivière, comme par 
deux fils d'argent. Il s'y glissait une nuée bleuâtre, qui 
essayait de fuir vers les gorges voisines les chauds 
rayons du matin. A droite et à gauche, des crêtes, 
s'étageant, chevauchant l'une sur l'autre, s'étendaient, 
couvertes de neiges, de buissons ; plus loin, des mon- 
tagnes encore, mais pas deux rochers qui fussent 
semblables ; et toutes ces neiges étincelaient d'un éclat 
vermeil, si joyeux, si clair, qu'on aurait voulu finir ses 
jours en un tel endroit. Le soleil commençait à poindre 
derrière un mont d'un bleu sombre, qu'un œil exercé 
seul pouvait distinguer d'un nuage d'orage ; mais par- 
dessus le soleil s'étendait une bande sanglante, qui 
attira surtout l'attention de mon compagnon. « Je vous 
l'ai dit, s'écria-t-il, nous aurons mauvais temps aujour- 
d'hui. Il faut nous hâter, ou sans cela, il nous surprendra 
sur la Krestovaia. En route ! » cria-t-il aux postillons. 

Maxime Maximytch nous fait faire connaissance directe- 
ment avec Pétchorine. Le capitaine et son compagnon se 

^ 191 



LERMONTOV - , ■ ■,,■- ■ , , , = 

trouvent à l'hôtel à Vladicaucase, attendant l'escorte mili- 
taire qui doit les accompagner. Une calèche de voyage 
arrive. Elle porte Pétchorine, qui se rend en Perse. Le bon 
Maxime Maximy tch accueille son ancien camarade avec mille 
témoignages d'amitié. Il l'engage à s'arrêter au moins quel- 
ques jours. Pétchorine répond à ces avances par une très 
grande froideur, ce qui navre complètement son vieil ami. 

Il prétexte qu'il n'a pas un instant à perdre et disparaît. 

IL Avec Tamane commence un second groupe de nou- 
velles, qui comprend en outre la Princesse Mary et le Fata- 
liste. Tamane a paru pour la première fois au tome VIII 
des Annales de la Patrie, en 1840, et le Fataliste au 
tome VI du même recueil, en 1839, La Princesse Mary ne 
parut que dans l'édition complète de 1840. Ces trois nou- 
velles sont censées extraites des papiers de Pétchorine, 
mort en Perse, publiés par ses amis. 

Tamane est une histoire de contrebandiers. Le narrateur, 
de passage dans le port de Tamane, loge dans une misé- 
rable cabane sur le bord de la mer. Il surprend, pendant la 
nuit, le manège de contrebandiers qui habitent la masure. 
Une fille, qui est la maîtresse du contrebandier Janko, fait 
des agaceries au jeune officier et lui donne un rendez- vous 
sur le bord de la mer. Là elle l'invite à faire un tour en 
barque jusqu'à une certaine distance du rivage et, à un 
moment donné, elle essaie de le jeter à la mer pour faire 
disparaître un témoin gênant. Mais, n'étant pas la plus forte, 
c'est elle au contraire qui fait un plongeon, dont elle se tire 
heureusement. Le récit est vivement mené, sobre de détails, 
et revêt une allure de mystère et en même temps de vio- 
lence dans l'expression des sentiments, qui fait involontai- 
rement penser à certaines nouvelles de Mérimée. 

La Princesse Mary est, suivant la fiction adoptée par 
l'auteur, le journal de Pétchorine aux eaux du Caucase. 

Pétchorine rencontre à Piatigorsk un ancien camarade, 
Grouchnitski, personnage assez fat et beau parleur. Ce 
dernier courtise une jeune fille, Mary, qui prend les eaux 
en compagnie de sa mère, la princesse Ligovskaia. Pétcho- 
rine remarque la jeune fille. Il va trouver un docteur Ver- 
= 192 = ^- ■ ■ = 



=================== UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

ner, un type curieux de médecin sceptique, qui lui donne 
des renseignements sur les dames Ligovski et en même 
temps lui apprend qu'une personne blonde, accompagnée 
d'un vieux monsieur, est arrivée récemment. Cette personne 
est Véra qui fut aimée autrefois par Pétchorine et qui est 
maintenant mariée. Notre héros, en même temps qu'il 
renoue avec Véra, veut disputer Mary à Grouchnitski. Il 
fait savamment le siège de la jeune fille par des procédés à 
lui, où l'indifférence affectée et l'esprit sarcastique jouent 
le principal rôle. Au cours d'une promenade, il se trouve 
en tête à tète avec Mary. 

Le soir une nombreuse société se dirigea à pied du 
côté de la fondrière. 

Selon l'opinion des savants du pays, cette fondrière 
n'est pas autre chose qu'un cratère éteint. Elle est 
située sur la pente du Machouk, à une verste de la 
ville. Un étroit sentier y conduit au milieu des buissons 
et des rochers. Pour gravir la côte, j'ai offert le bras à 
la princesse et elle ne le quitta plus de toute la prome- 
nade. 

Notre conversation commença par des médisances. 
Je passai en revue nos connaissances présentes et 
absentes, signalant d'abord leurs ridicules, puis leurs 
défauts plus graves. Ma bile s'échauffait. J'avais com- 
mencé par plaisanter et je finissais par de franches 
méchancetés. D'abord cela l'a amusée, puis elle a été 
effrayée. 

— Vous êtes un homme dangereux! m'a-t-elle dit : je 
préférerais tomber dans un bois sous le couteau d'un 
assassin que d'être victime de votre mauvaise langue... 
Je vous le dis sérieusement : si l'idée vous venait de 
mal parler sur mon compte, prenez plutôt un couteau 
et frappez-moi, — je crois que cela ne vous sera pas 
très difficile. 

= 193 = 

LERMONTOV. 13 



LERMONTOV 

— Est-ce que j'ai l'air d'un assassin ? 

— Vous êtes pire... 

Je réfléchis un instant et lui dis d'un ton de voix 
profondément ému : 

— Oui, telle fut ma destinée dès mon enfance l Tout 
le monde lisait sur mon visage des signes de mauvais 
instincts que je n'avais pas : on les pressentait et ils 
germèrent. J'étais modeste, on m'accusait d'astuce : je 
devins sournois. Je ressentais profondément le bien et 
le mal ; personne ne me faisait de caresses, tout le 
monde m'offensait: je devins vindicatif. J'étais morose 
et les autres enfants joyeux et babillards ; je me sentais 
au-dessus d'eux, on me mit plus bas : je devins envieux. 
J'étais disposé à aimer le monde entier ; personne ne 
me comprit, et j'appris à haïr. Ma jeunesse trop tôt 
fanée s'écoula en lutte entre le monde et moi. Mes 
meilleurs sentiments, de peur des railleries, je les ai 
enfouis au fond de mon cœur : et ils y sont morts. 
J'aimais la vérité, on ne me crut pas : je me mis à 
tromper. Connaissant à fond le monde et tous les 
secrets ressorts de la société, je devins habile dans la 
science de la vie, et je vis que d'autres, sans avoir cet 
art, étaient heureux, usant sans effort de ces avantages 
que je m'efforçais infatigablement d'atteindre. Alors le 
désespoir naquit dans mon cœur, non pas ce désespoir 
que guérit la balle d'un pistolet, mais un désespoir froid, 
sans énergie, qui se cache sous les manières aimables et 
le sourire bienveillant. Je devins un infirme moral. La 
moitié de mon âme n'existait plus, elle s'était desséchée, 
évaporée, elle était morte; je la tranchai et la jetai là, 
alors que l'autre moitié s'agitait et subsistait au service 
de chacun, et cela, personne ne l'avait remarqué, parce 
que personne ne soupçonnait que la moitié de mon âme 
avait péri. Vous venez de m'en faire souvenir et je 

= 194 



========= UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

viens de vous lire son épitaphe. A beaucoup de gens 
les épitaphes paraissent ridicules, mais à moi pas, 
surtout quand je pense à ce qui repose au dessous. Au 
reste, je ne demande pas que vous partagiez mon opi- 
nion. Si ma sortie vous semble risible, riez-en. Je vous 
préviens que je n'en serai nullement formalisé. 

En ce moment, j'ai rencontré ses yeux : les larmes y 
affluaient; son bras, appuyé sur le mien, tremblait ; 
ses joues s'enflammaient ; elle avait pitié de moi ! La 
pitié, ce sentiment qui subjugue si aisément les femmes, 
avait pris racine dans son cœur inexpérimente. Pen- 
dant toute la promenade, elle a été distraite, elle 
fait la coquette avec personne, c'est un bien j;rand 
symptôme ! 

Nous étions arrivés à la fondrière. Les dames avaient 
lâché leurs cavaliers, mais elle, ne quitta pas mon bras. 
Les saillies des dandys de l'endroit ne l'ont pas fait 
rire; l'escarpement à pic sur lequel elle se trouvait ne 
lui a pas fait peur, alors que les autres dames poussaient 
des cris d'oiseaux et se bouchaient les yeux. 

Au retour, je ne repris pas notre peu joyeuse conversa- 
tion; mais à mes questions banales et à mes plai- 
santeries, elle répondait brièvement et d'un air 
distrait. 

— Avez-vous aimé? lui demandai-je enfin. 

Elle me regarda fixement, hocha la tête et retomba 
dans sa rêverie. Il était clair qu'elle avait voulu dire 
quelque chose, mais qu'elle ne savait par où commencer ; 
son sein palpitait... Eh quoi ! Une manche de mousse- 
line est une bien faible défense et une étincelle élec- 
trique courut de mon bras au sien. Presque toujours 
l'amour commence ainsi et nous nous trompons souvent 
quand nous pensons que les femmes nous aiment pour 
nos qualités physiques ou morales. Assurément, elles 
= 195 - 



LERMONTOV =================^^ 

préparent, disposent leur cœur à recevoir le feu sacré, 
mais c'est le premier contact qui décide de tout. 

— N'est-ce pas que j'ai été très aimable aujourd'hui? 
me dit la jeune princesse avec un sourire contraint, 
quand nous fûmes de retour de la promenade. 

Nous nous sommes séparés. 

Elle est mécontente d'elle-même, elle s'accuse de 
froideur... Oh! c'est là un premier et important 
triomphe ! 

Demain elle voudra me donner une compensation. 
Je sais tout cela par cœur... c'est là l'ennuyeux! 

Une autre scène montrera de quelle façon curieuse Pétcho- 
rine en use avec les femmes ^iont il veut se faire aimer. 

La soirée d'aujourd'hui a été féconde en événements. 
A trois verstes de Kislovodsk, dans le ravin où coule le 
Podkoumok, est un rocher appelé V Anneau. C'est une 
sorte de porte formée par la nature. Elle s'élève sur une 
haute colline et le soleil couchant jette à travers elle 
sur l'univers son dernier et ardent regard. Une nom- 
breuse cavalcade s'était rendue à cet endroit pour voir 
le coucher du soleil à travers cet œil de pierre. Aucun 
des promeneurs, à vrai dire, ne songeait au soleil. 
J'accompagnais à cheval la jeune princesse. Au retour, 
il nous fallut passer à gué le Podkoumok. Les rivières 
de montagne, même les plus petites, sont dangereuses, 
car leur fond est un véritable kaléidoscope. Tous les 
jours il se modifie sous l'effet des eaux; où hier il y 
avait une pierre, aujourd'hui il y a un trou. Je pris les 
rênes du cheval de la princesse et le fis entrer dans 
l'eau qui ne lui allait pas plus haut que les genoux. 
Nous nous mîmes tranquillement à traverser de biais la 
rivière à contre-courant. On sait que, quand on franchit 
des cours d'eau rapides, il ne faut pas regarder le 
196 



- = UN HEROS DE NOTRE TEMPS 
courant, car alors la tête vous tourne. J'avais oublié 
de prévenir la princesse Mary de cette particularité. 

Nous étions déjà arrivés au milieu, à l'endroit le plus 
rapide, quand tout à coup elle chancela sur sa selle. 
« Je ne me sens pas bien », dit-elle d'une voix faible. 
Je me penchai aussitôt vers elle, entourai avec mon 
bras sa souple taille. 

— Regardez en l'air! lui murmurai-je : ce n'est rien, 
seulement, n'ayez pas peur ; je suis avec vous. 

Elle se trouvait mieux ; elle voulut se dégager de mon 
bras, mais j'enlaçai plus solidement encore sa taille 
tendre et molle. Ma joue touchait presque la sienne. Il 
en émanait comme une flamme. 

— Que faites-vous?... Mon Dieu î... 

Je n'ai pas tenu compte de son émotion et de son 
trouble et mes lèvres ont effleuré sa joue délicate. Elle 
a frissonné, mais n'a rien dit. Nous étions en 
arrière : personne ne ncus voyait. Quand nous 
atteignîmes le bord, tous les autres avaient pris le 
galop. La princesse retint son cheval ; je restai auprès 
d'elle. Il était visible que mon silence la gênait, mais 
j'avais juré de ne pas prononcer une parole, par curio- 
sité. Je voulais voir comment elle se tirerait de cette 
situation délicate. 

— Ou vous me méprisez, ou vous m'aimez beaucoup! 
me dit-elle enfin d'une voix où il y avait des larmes. 
Peut-être voulez-vous vous moquer de moi, troubler 
mon âme et ensuite m'abandonner... Ce serait une 
action si lâche, si basse, que la seule supposition... 
Mais non, n'est-ce pas, ajouta-t-elle d'un ton de douce 
confiance ; il n'y a rien en moi qui puisse me priver du 
respect qui m'est dû? Votre audace... Je dois, je dois 
vous la pardonner, parce que j'ai permis... Répondez- 
moi, parlez donc, je veux entendre votre voix!... 

= 197 = 



LERMONTOV ===== = ====^^ 

Dans ces dernières paroles, il y avait une telle impa- 
tience féminine que je souris malgré moi. Par bonheur 
il commençait à faire sombre... Je ne répondais pas. 

— Vous vous taisez? continua-t-elle : vous voulez 
peut-être que je vous dise la première que je vous 
aime. 

Je me taisais toujours. 

— Vous le voulez donc? continua-t-elle, en se tour- 
nant brusquement vers moi... 

Dans la décision de son regard et de sa voix il y 
avait quelque chose d'effrayant. . . 

— A quoi bon? répondis-je, en haussant les épaules. 
Elle donna un coup de cravache à son cheval et 

s'élança à corps perdu dans le chemin étroit et dan- 
gereux. 

Le lendemain, Pétchorine rencontre Mary auprès du 
puits où l'on prend les eaux. 

Je n'ai pu fermer l'œil de toute la nuit. Ce matin 
j'étais jaune comme un citron. 

Un peu plus tard, je rencontrai la princesse auprès 
du puits. 

— Vous êtes malade? me dit-elle en me regardant 
fixement. 

— Je n'ai pas dormi de la nuit. 

— Moi non plus... Je vous accusais... peut-être à 
tort. Mais expliquez- vous, je puis tout vous pardonner. 

— Vraiment tout?... 

— Tout... seulement dites la vérité... et bien vite... 
Voyez- vous, j'ai beaucoup réfléchi, je me suis efforcée 
d'expliquer, de justifier votre conduite. Peut-être crai- 
gnez-vous des obstacles de la part de mes parents... 
mais cela n'est rien. Quand ils sauront... (et sa voix 
tremblait), je les supplierai. C'est peut-être votre propre 

== 198 = 



- v UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

situation... mais sachez que je puis tout sacrifier pour 
celui que j'aime... Oh ! répondez-moi vite, ayez pitié de 
moi... Vous ne me méprisez pas, n'est-ce pas? 

Elle m'avait pris la main. 

La princesse sa mère marchait devant avec le mari de 
Véra et n'avait rien vu ; mais les malades qui se prome- 
naient avaient pu nous voir et ce sont bien les faiseurs de 
cancans les plus curieux parmi les curieux, et je 
dégageai bien vite ma main de son étreinte passionnée. 

— Je vous dirai toute la vérité, lui répondis-je : je ne 
chercherai ni à justifier, ni à expliquer ma conduite ; je 
ne vous aime pas. 

Ses lèvres pâlirent légèrement. 

— Laissez-moi, dit-elle d'une voix à peine distincte. 
Je haussai les épaules, tournai le dos et m'éloignai. 

Cependant Mary s'est compromise avec Pétchorine et on 
en glose dans la société des eaux. Véra poursuit son amant 
de sa jalousie. De son côté, Grouchnitski, qui se voit sup- 
planté, a cherché une querelle à son rival et l'a provoqué 
en duel. Pétchorine fait ses réflexions le soir de la scène. 

Deux heures du matin... je ne dors pas... Il faudrait 
pourtant dormir pour que demain ma main ne tremble 
pas. Après tout, à six pas, il est difficile de manquer son 
coup. Ah! monsieur Grouchnitski! votre mystification 
est avortée... les rôles sont intervertis. C'est à moi 
maintenant à chercher sur votre pâle visage les traces 
de votre peur secrète. Pourquoi avez-vous vous-même 
fixé cette distance fatale de six pas? Vous vous 
imaginez que je vais sans contestation vous offrir mon 
front... mais nous tirerons au sort!... et alors... alors... 
et si la chance le favorise? Si en définitive mon étoile 
me trahit?... Et c'est bien possible, il y a si longtemps 
qu'elle seconde fidèlement mes caprices. 

= 199 = 



LERMONTOV ============^^ 

Eh bien, quoi ? mourir, c'est mourir ! La perte ne sera 
pas grande pour le monde; et moi-même est-ce que je 
ne m'ennuie pas cordialement? Je suis comme un 
homme qui bâille à un bal et qui ne va pas se coucher 
parce que sa voiture n'est pas encore là. Mais la voiture 
est avancée... adieu!... 

Je parcours dans ma mémoire tout mon passé et 
malgré moi je me demande : pourquoi ai-je vécu? Dans 
quel but suis-je né?... Il a existé cependant, ce but, et 
assurément ma destinée était haute, car je sens dans 
v mon âme des forces immenses... Mais je n'ai pas 
compris cette destinée, j'ai été entraîné par les mirages 
des passions vaines, et ingrates. Je sortis de leur creuset 
dur et froid comme l'acier, mais à tout jamais j'avais 
perdu la flamme des nobles enthousiasmes, la fleur la 
plus belle de la vie. Et depuis ce temps, que de fois j'ai 
été comme une hache entre les mains du destin î 
Comme un glaive de justice, je me suis abattu sur la 
tête de victimes désignées, souvent sans méchanceté, 
toujours sans pitié... Mon amour n'a donné à personne 
le bonheur, parce que je n'ai jamais rien sacrifié pour 
ceux que j'aimais. J'ai aimé pour moi-même, pour ma 
propre satisfaction. Je ne voulais que satisfaire l'étrange 
exigence de mon cœur qui engloutissait avidement la 
sensibilité de mes victimes, leur tendresse, leurs joies 
et leurs douleurs et ne parvenait pas à se rassasier. 
Ainsi le malheureux, épuisé par la faim, s'assoupit de 
faiblesse et voit en rêve devant lui des mets somptueux 
et des vins pétillants ; il dévore avec fureur ces présents 
magiques de son imagination et il se sent soulagé, mais, 
à peine réveillé, la vision disparaît et à sa place c'est la 
faim qui redouble et le désespoir. 

Et peut-être que je mourrai demain !... Et il ne restera 
sur terre aucun être qui pût me comprendre. Les uns 
t= — = 200 = 



==================== UN HEROS DE NOTRE TEMPS 

me jugent pire, les autres meilleur que je ne suis... Les 
uns diront : c'était un bon garçon ; d'autres, c'était une 
canaille. Les uns et les autres se tromperont également. 
Après tout, vaut-il la peine de vivre? On vit tout de 
même, par curiosité; on attend du nouveau... Dérision 
et misère ! 

Le duel a lieu dans la montagne, sur une plate-forme bor- 
dant un précipice. Grouchnitski, frappé à mort, disparaît 
dans le ravin. Pétchorine, de retour chez lui, trouve un 
billet de Véra lui apprenant que son mari a su leurs rela- 
tions et qu'il doit fuir. A la réception de cette lettre, il est 
tout d'un coup repris d'une passion folle pour cette 
femme qu'il semblait auparavant assez négliger. Il crève, 
pendant la nuit, son cheval tcherkesse pour aller les 
rejoindre. Ne pouvant y parvenir, il est saisi d'un accès de 
désespoir et tombe sur l'herbe en pleurant comme un 
enfant. Cependant l'affaire du duel, malgré les précautions 
prises, s'est ébruitée et Pétchorine doit se rendre aux arrêts 
dans une forteresse. Avant de partir, il va faire ses adieux 
aux dames Ligovski. Il est reçu par la mère qui lui propose 
d'épouser sa fille. A ce moment, Mary paraît, pâle et amai- 
grie. Il doit avouer qu'il s'est joué d'elle, qu'il ne l'aime pas 
et qu'il ne l'épousera pas. C'est la fin du récit. 

Le Fataliste clôt la série des nouvelles dont se compose 
Un héros de notre temps. Pétchorine raconte l'aventure 
d'un officier serbe, Voulitch, au sujet duquel il avait parié 
qu'il mourrait le jour même. Voulitch, qui est un joueur 
invétéré et qui a des idées de suicide, accepte le pari. En 
présence de tous ses camarades officiers, il se tire dans la 
tête un coup de pistolet, mais le pistolet rate. Il n'échappera 
pas pourtant à la mort, car, la même nuit, il est assassiné 
par un cosaque ivre. L'allure du récit rappelle certaines 
nouvelles de Pouchkine. 

FIN. 

. == 201 = 



TABLE DES MATIERES 



Lermontov. . 



1 



Bibliographie 20 

I. AMOUR ET INTIMITÉS. 

1. L'Ange 29 

2. Niet, ia né Baïron 30 

3. Gliajou na boudouchtchnost' 30 

4. Ona poet 32 

5. La prière du pèlerin 32 

6. Le rameau de Palestine 33 

7. Razstalis' my 34 

8. Kogda volnouetsia 35 

9. La prière 36 

10. A la mémoire d'Odoévski 36 

11. A un enfant 39 

12. I Skoutchno i groustno 40 

13. Pourquoi ? 41 

14. Reconnaissance 41 

15. Imité de Goethe 42 

16. Les nuages 42 

17. Tiré de l'album de S. Karamzina 43 

18. A la comtesse Rostopchine 44 

19. Slychou li golos tvoi 45 

20. L'amcur d'un mort 46 

21. Est' riétchi 47 

22. Justification 48 

23. Contrat 49 

24. Ty pomnich'-li 50 

25. Iz-pod taïnstvennoi... poloumaski 51 

26. Le songe 51 

27. Le rocher 52 

= 203 



LERMONTOV ===== ========= ^^ 

28. Oni lioubili droug drouga 53 

29. Niet, ne tébia... lioubliou 54 

30. Vykhojou odin ia 54 

II. LA RUSSIE ANCIENNE ET LE MONDE CON- 
TEMPORAIN. 

31. Les deux géants 56 

32. Opiat', narodnyé vitii 57 

33. La Roussalka 59 

34. Le gladiateur mourant 60 

35. Sur la mort de Pouchkine 63 

36. Borodino 67 

37. Chant de Kalachnikov 71 

38. Douma 88 

39. Né vier' sébié 91 

40. Le poète 93 

41 . Le premier janvier 95 

42. Le vaisseau fantôme 97 

43. La patrie 100 

44. La dernière demeure 101 

45. Le débat 104 

46. Le prophète . . . . , 107 

III. LE CAUCASE. LA VIE LIBRE. 

47. La voile 109 

48. Le prisonnier 110 

49. Au Kazbek 111 

50. Le poignard 112 

51. Les dons du Térek 113 

52. Le Démon 116 

53. Berceuse cosaque 154 

54. Le novice 156 

55. Le rendez-vous 182 

IV. UN HÉROS DE NOTRE TEMPS. 

Extraits 186 

= 204 = 
Imprimerie Crété, Corbeil. 



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